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Café littéraire de Lambersart !

« L’insouciance »

Par François Lechat

Karine Tuil, L’insouciance, Gallimard, 2016

product_9782070146192_195x320Sans doute le roman le plus actuel de la rentrée – dont, par pitié, ne lisez pas la 4e de couverture, allez-y en confiance ! Vous y trouverez le bruit et la fureur de votre quotidien, ou de celui des autres : le fondamentalisme, la guerre, la folie identitaire, la morgue des élites, l’amour, l’ambition, le racisme, l’antisémitisme, les banlieues, la rage des exclus, le courage des femmes, la modestie des migrants, le sexe et la folie des hommes… Le tout en quelques histoires habilement entrelacées, et dans un style d’une rare fluidité : les phrases sont longues et complexes, les thèmes sont multiples, et pourtant tout se lit vite, tout doit se lire vite pour être dans le rythme, pour être débordé par notre époque, une époque qui grince et s’emballe. Donc un tour de force, un récit prenant et, heureusement, quelques belles pages d’amour à côté d’amusants clins d’œil à un ex et futur président. Il manque juste à ce roman, en raison même de son efficacité redoutable, de quoi prendre le temps et le plaisir de se poser : cela s’appelle la littérature, à laquelle Karine Tuil n’a pas voulu sacrifier.


Des livres qui concourent…

J’ai jeté un coup d’oeil aux romans sélectionnés pour les prix de cet automne (Goncourt, Renaudot, Médicis, Flore, Décembre et deux ou trois autres, mais je n’ai pas trouvé la sélection du Femina) et, en confrontant les titres, j’ai abouti à une liste de 17 romans sélectionnés au moins deux fois. Évidemment, ça peut juste vouloir dire que le service de presse de l’éditeur les a bien poussés, 133334_couverture_hres_0et il y a certainement des tas de bons romans qui n’ont pas cette chance. Mais comment ne pas en tenir compte ?

Rassurez-vous, pas de petits éditeurs dans le tas. Comme d’habitude, Gallimard vient en tête, suivi de Grasset et de Seuil. Le monde est en ordre. Notons ce roman édité chez L’Olivier: La succession, de Jean-Paul Dubois. Ça a l’air bien tentant et les critiques sont très positives. Dites-nous si vous l’avez lu ! Et dites-nous si vous avez lu un des autres. Tiens, personne n’a lu Petit Pays ?

Babylone, par Yasmina Reza (Flammarion)

Bronson, par Arnaud Sagnard (Stock)

Cannibales, par Régis Jauffret (Seuil)

Continuer, par Laurent Mauvignier (Minuit)

Déserteur, par Boris Bergmann (Calmann-Lévy)

Histoire du lion Personne, par Stéphane Audeguy (Seuil)

Laëtitia ou la fin des hommes, par Ivan Jablonka (Seuil)

La Légende, par Philippe Vasset (Fayard)

La Succession, par Jean-Paul Dubois (L’Olivier)

L’Autre qu’on adorait, par Catherine Cusset (Gallimard)

Le Dernier des nôtres, par Adélaïde de Clermont-Tonnerre (Grasset)

Nouvelle jeunesse, par Nicolas Idier (Gallimard)

Petit pays, par Gaël Faye (Grasset)

Possédées, par Frédéric Gros (Albin Michel)

Règne animal, par Jean-Baptiste Del Amo (Gallimard)

Tropique de la violence, par Nathacha Appanah (Gallimard)

Une chanson douce, par Leïla Slimani (Gallimard)

Cathcaf


Nos lectures de septembre 2016 : Les livres de l’été

Compte-rendu de la réunion du 8 par Brigitte Niquet

9782226259769m* Lysiane présente Le Fils de Philip Meyer. C’est une vaste fresque (780 pages) de l’Amérique de 1850 à nos jours. Elie est le patriarche de la famille. Il vit quelques années chez les Comanches avant de revenir chez les Blancs. C’est un livre « romanesque », plein d’événements, de fureur et de massacres. Voir la critique que nous avait faite François Lechat ici.

* Annie-France présente La valse des arbres et du ciel, sur les dernières années de Van Gogh, de Jean-Michel Guenassia (Albin Michel), dont elle dit qu’il est « dans la vague des Prix littéraires ». L’auteur sera à la FNAC le 14 septembre à 17 h 30.

9782373050134-280x408Elle présente également Une bouche sans personne de Gilles Marchand (aux Forges de Vulcain), pour lequel elle a eu un coup de coeur.

* Maggy présente L’homme qui fuyait le Nobel de Patrick Tudoret (Grasset). Ça se passe sur la route de Compostelle. Le héros, Christian, écrit tous les jours à sa femme.

* Catherine présente Zonzon Tête Carrée, d’Ina Césaire (fille de Aimé Césaire). C’est un voyage au coeur de la Martinique, assez amusant malgré le lourd passé de l’esclavage. La leçon de ce livre, c’est que « c’est la nature qui commande ».

* Pierre présente le dernier Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, (Albin Michel)entre conte et roman avec ses deux héros : Déodat et Trémière.  C’est, comme toujours, léger, bien écrit et ça se lit en moins de 2 h.

jaquette-les-mouette* Odile présente Les mouettes, de l’auteur hongrois Sandor Marai (Albin Michel), que l’on peut comparer à Stefan Zweig. Ça se passe à Budapest, sur une journée et une nuit, dans l’attente de l’action. C’est un très beau livre, avec de longs monologues, et une écriture raffinée et sensuelle.

* Paul présente Sur le zinc (sous-titré Au Café des écrivains) d’Yves Camdeborde (Michel Lafon). C’est un « collector » (15 auteurs pour 15 textes, pour la plupart déjà publiés ailleurs) à la gloire des bistrots et des cafés à l’ancienne.

* Quant à moi, j’ai pris Tendresse des loups de René Frégni (Gallimard), que je trouve remarquable et dont je ferai volontiers un coup de coeur pour le blog.

[Pour mémoire, le Café littéraire de Lambersart reçoit l’auteur en novembre prochain, alors on publiera tout ce qu’on aura à dire sur René Frégni à ce moment-là.]


Gaël Faye

9782246857334-001-XPuisqu’il faut prendre la rentrée littéraire par un bout, pourquoi pas commencer par Petit pays, de Gaël Faye (Grasset). C’est le premier roman de cet auteur qui est aussi chanteur (auteur-compositeur) et il vient de remporter le prix Fnac 2016.

La page Facebook de Gaël Faye : https://www.facebook.com/Gaelfaye

photoEcouter-le raper sur : https://www.youtube.com/watch?v=fV4iLBFmNY4 (« Pili Pili sur un croissant au beurre »), c’est super.

Les autres romans en lice pour le Prix Fnac étaient : Désorientale de Négar Djavadi (éd. Liana Levi) ; Le bal mécanique de Yannick Grannec (éd. Anne Carriere) ; L’archipel d’une autre vie d’Andreï Makine (Seuil) ; Continuer de Laurent Mauvignier (éd. de Minuit) ; Au commencement du septième jour de Luc Lang (Stock).

Vous pouvez aussi voir ou revoir l’émission La grande librairie d’hier soir : http://www.france5.fr/emissions/la-grande-librairie/diffusions/01-09-2016_503373 puisque Gaël Faye s’y trouvait. Ça vous donnera l’occasion de voir aussi Alain Mabanckou (dont Pierre Belaval nous avait parlé ici et Michel Campo ici), Magyd Cherfi, Laurent Gaudé, Natacha Appanah et Amélie Nothomb.


Coup de coeur pour « Le nouveau nom »

Par François Lechat

Elena Ferrante, Le nouveau nom, Gallimard, 2016

Elena Ferrante donne ici la suite de L’amie prodigieuse. On y retrouve tout son art et toute sa patte, et on les comprend même mieux avec ce deuxième volume. Car pendant 150 pages, ce roman choral débordant de personnages se resserre plus classiquement sur un petit groupe de jeunes le temps de vacances d’été, situation propice aux amours compliquées. product_9782070145461_195x320Cette parenthèse estivale est fort bien menée, mais par moment on ressent un léger vide, comme s’il manquait quelque chose. En fait, il n’y manque rien, mais lorsque les deux héroïnes reviennent à Naples, on saisit ce qui fait tout le prix de ce cycle romanesque qui comprendra quatre volumes : un extraordinaire sens des détails qui différencient les personnages selon leur position dans l’échelle des métiers, de la richesse, des sexes, des âges, une manière de rendre la vie grouillante d’un quartier à l’aide d’une foule d’anecdotes, de gestes, de dialogues qui sonnent tous plus vrais les uns que les autres. La vie est un combat que les deux héroïnes, l’une encline à s’effacer et l’autre à ne jamais rien céder, mènent envers et contre tout, dans une Italie où l’on ne peut jamais oublier le regard des autres. La lutte des classes, des sexes et des générations comme on la lit rarement : du point de vue de femmes du peuple – et c’est bien plus vivant que d’un point de vue bourgeois ou masculin.


« Tout n’est pas perdu »

Par François Lechat

Wendy Walker, Tout n’est pas perdu, Sonatine, 2016

Ce thriller est précédé d’une réputation flatteuse, puisque Hollywood s’y est intéressé avant même sa parution. Et de fait, il pourrait donner un excellent film : le début est très prometteur, le sujet est original (la destruction puis la reconstruction volontaire de la mémoire après un traumatisme, en l’occurrence un viol odieux) et le suspense est maintenu jusqu’à la fin. Walker_Perdu_3DL’auteure, en outre, fait montre d’une qualité typiquement américaine, le sens des dialogues et des détails qui donnent de la chair aux situations et aux personnages, qui nous font vivre l’histoire de l’intérieur, au plus près des protagonistes. Malheureusement, elle a aussi deux défauts typiquement américains. D’abord le goût de l’auto-analyse, du questionnement intérieur, encore accentué ici par le fait que le héros est un psychiatre : séduisant au début, cet aspect devient envahissant, on aurait aimé un narrateur moins bavard. Ensuite l’obsession de la culpabilité, liée à la même tradition puritaine que le premier défaut : comme toute l’humanité est issue de la Chute, tous les personnages ont leur face sombre, leur mauvaise conscience parfois excessive, tandis que le véritable salaud de l’histoire devient l’incarnation du Mal, dont la mort violente est manifestement censée nous réjouir… Ce thriller très efficace est ainsi nappé d’une sauce moralisatrice dont on se serait bien passé.


Les coups de coeur policiers de Pierre Chahna

Craig Johnson – James Lee Burke – Henning Mankell – Deon Meyer – Terry Hayes

 

johnson-c-johnson-54cf3d17f31aePierre Chahna a lu et adoré (presque) tous les Craig Johnson. Ce qu’il aime, c’est que l’auteur ne se prend pas pour un intellectuel et que le personnage principal, le shérif Walt Longmire, a beaucoup d’épaisseur. Pour Pierre, Johnson a la classe d’Hemingway, de Steinbeck. Ses romans sont édités en français chez Gallmeister. Ils sont écrits à la première personne. Ça se passe dans le Wyoming ; Walt a un copain Cheyenne ; on voit sa fille grandir… « On y est, tu lis deux phrases et tu sais la tête du type, comment il est habillé, le temps qu’il fait ; en très peu de mots l’auteur fait deviner les paysages, la voiture cabossée…» Walt est un ancien du Vietnam, il est un peu désabusé, mélancolique. Pierre précise qu’il faut lire les romans dans l’ordre de parution pour les apprécier pleinement. Voir ce bon article de l’Obs.

indexPierre recommande également James Lee Burke, autre auteur de romans policiers, américain comme son chapeau à lui aussi l’indique. « Les personnages ont beaucoup de consistance », explique Pierre qui n’a pas encore tout lu mais ça pourrait venir ! Burke est édité en français chez Payot & Rivages.

Dans la série « vieux machins », Pierre adore aussi les histoires du commissaire Wallander par 12107282_901637713238966_7271173100868456476_nHenning Mankell. « La seule fois où il tire sur quelqu’un, il fait une dépression, dit-il… C’est un anti-héros, qui a aussi une belle épaisseur ». On les trouve en français au Seuil et en poche au Cercle Points. Et les Mankell aussi, Pierre recommande de les lire dans l’ordre.

indexEnfin, il y a encore Deon Meyer, des romans policiers et d’espionnage qui se passent en Afrique du Sud. Ils sont écrits en afrikaans et publiés en français au Seuil et en poche au Cercle Points. Pierre aime beaucoup.

Dans la foulée, il recommande aussi Je suis pilgrim de Terry Hayes, dont vous avez déjà pu lire la critique sur ce blog, ici (par François Lechat).

Voilà pour faire un peu avancer la cause du roman policier !

Cathcaf


« La femme sur l’escalier »

Par François Lechat

Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier, Gallimard, 2016

product_9782070148356_195x320Si vous avez lu Le liseur, le premier roman de Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier va sans doute vous décevoir ; si vous avez aimé La femme sur l’escalier, précipitez-vous sur Le liseur. C’est que, dans les deux romans, la trame est semblable : une femme forte, belle, intrigante, parfois dure et cynique en raison des circonstances, fait face à un héros plein de bonne volonté, moral et raisonné, fasciné par cette créature qui, à l’évidence, possède une tout autre expérience de la vie. Mais là où, dans Le liseur, cette trame s’inscrit dans l’Histoire (le nazisme, le procès de Nuremberg, le gouffre entre les classes sociales), elle sert dans La femme sur l’escalier à raconter des histoires, celles de trois bourgeois amoureux de la même égérie. Le début est brillant, la fin est réussie même si elle ne surprend pas, mais l’ensemble, très soigné, manque de force et de folie, comme si Bernhard Schlink ne parvenait pas à se départir de ses bonnes manières de juriste allemand. A lire, surtout, si l’on croit qu’une femme – celle qui donne son sens au titre – mérite qu’on lui sacrifie sa carrière.


Nos lectures d’août 2016

Lib Le BleuetOdile et Paul ont évoqué leur librairie préférée du Midi, Le Bleuet, à Banon. [Cliquez sur les images pour les agrandir.] Ce sont trois maisons dans lesquelles Paul se perd, et c’est visiblement un plaisir !  carte BanonOn y vient de très loin, c’est bien aménagé et on peut feuilleter les livres mais – et c’est un grand regret pour Paul – il n’y a pas d’ouvrage sur les chauve-souris ! Paul est un admirateur de Clément Ader qui, pour voler, avait pris exemple sur les chauves-souris… Et hop ! Il se met à dessiner une chauve-souris pendant qu’on discute. Paul aurait pu être un surréaliste belge. Mais, au fond, peut-être en est-il un sans le dire ?

bm_11969_657801Il nous a parlé de Nous serons comme des dieux, d’Eve de Castro (Albin Michel). Le Régent, Philippe d’Orléans est un débauché. Il n’est pas le roi, il n’a pas ses devoirs. Le livre se déroule dans une ambiance de passions dans laquelle on sent déjà la Révolution. Un excellent livre qui nous fait respirer l’air des débuts du XVIIIe s., un siècle opulent, encore riche, jouisseur, qui va devoir finir. Odile ajoute que l’écriture est très belle.

9782266263658Odile a lu avec délectation La petit boulangère du bout du monde, de Jenny Colgan (Pocket) : un vrai doudou ! Une jeune femme qui ne va pas très bien part en vacances sur une petite île. Elle trouve un logement chez une boulangère. Rencontres farfelues, petits bonheurs… dans une ambiance de beaux paysages (un parfum d’Angleterre), et l’espoir, celui d’un redressement.

9782266233644Agnès nous a parlé de ce livre qu’elle a beaucoup aimé, Le Montespan, dont elle a fait une critique pour ce blog → ici. Elle a lu également Le Diable sur les épaules, de Christian Carayon (Pocket). Ce thriller se déroule dans un village où une jeune femme vient d’être nommée instit’. Des meurtres sont perpétrés, dont l’auteur ne laisse ni traces ni indices. L’instit’ demande de l’aide à un de ses anciens amoureux… Bien écrit, agréable, un bon moment ! nous dit Agnès.

Odile en profite pour dire qu’à son avis, pour connaître un pays, il faut lire les polars locaux ! Paul est d’accord. Comment mieux connaître l’Angleterre, par exemple, qu’avec la Miss Marple d’Agatha Christie  ? Lire la suite « Nos lectures d’août 2016 »

« Intempérie »

Par Omer Saint-Jules

Intempérie de Jesús CARRASCO, R. Laffont, 2015 trad° de Marie Vila Casas

Qu’est-ce qu’une pensée ? Celle de l’enfant qui prend conscience de ce qu’il découvre, ou alors du vieillard qui décide d’en finir avec ses réticences. C’est un peu l’impression qu’on éprouve en ayant lu ce livre.

9782221156100C’est un livre qui ne m’a pas laissé le temps d’y penser en le lisant, contraint que je me suis trouvé dès l’avoir ouvert d’en terminer sa lecture au plus vite. Pas pour m’en débarrasser. Quand j’ouvre un ouvrage qui ne me retient pas dès les premiers mots que j’y repère, je le referme sans plus de précaution. Ici l’esprit est mis en alerte, il halète à son tour, pris dans les apparences d’un manège de fête foraine où l’on tourne la tête pour voir si on reconnaît quelqu’un ou si on vous y reconnaît. Personne. On feuillette rapidement. Pas un nom. Pas un prénom.

Dans les cent premières pages, mais oui, déjà, comme avalées, ingurgitées même, deux personnages évoluent dans un paysage désertique comme on en trouve dans les périodes de sécheresse de la péninsule ibérique : un enfant, encore appelé le garçon, et un berger, ou plutôt un chevrier. D’autres surgiront dans la suite de l’histoire : un alguazil et ses deux sbires, puis un cul-de-jatte. La fragilité de l’intrigue est à la mesure de ce que la réalité qu’elle suggère peut avoir d’incommensurable ; un lecteur méthodique en fait rapidement l’analyse mais s’interdit dans tirer les conclusions avant de les avoir sous les yeux. On poussera donc la lecture jusqu’à son terme sans avoir pris le temps d’une pause.


Coup de coeur pour « Purity »

Par François Lechat

Jonathan Franzen, Purity, Ed. de l’Olivier, 2016

111260_couverture_Hres_0J’ai hésité à décerner un coup de cœur au dernier Jonathan Franzen, car ce livre est plutôt un coup de poing. Mais on a beau en sortir épuisé, impossible de nier son talent : c’est du très grand art ! Qui commence pourtant sur un mode mineur, avec un premier (long) chapitre dont on se demande bien où il doit nous conduire, question à laquelle le deuxième (long) chapitre ne répond que partiellement. En fait, tout s’emboîtera peu à peu, de sorte qu’il faut se laisser embarquer : le personnage qui s’avérera principal, celui autour duquel les autres gravitent, aura l’honneur d’un chapitre rédigé à la première personne, le seul dans ce cas, qui commence page 421… Ne vous laissez pas effrayer pour autant : s’il demande un esprit de marathonien, ce roman est passionnant, fort, riche, d’une intelligence redoutable, avec un étonnant parallèle, vers la fin, entre l’Allemagne de l’Est et le fonctionnement des réseaux sociaux. Mais aussi des thèmes plus classiques : la culpabilité, les carences affectives, le désaccord entre le sexe et les sentiments, la recherche d’identité, l’oppression des femmes, l’impossibilité de la transparence, l’indéfectibilité de l’amour (maternel ou de jeunesse), la dépendance à l’argent, la pratique du journalisme, et j’en passe. Si vous trouvez que Dostoïevski doit être remis au goût du jour et que Nabokov manque d’audace, ce roman est pour vous – et il est moins noir qu’il n’y paraît, comme en témoigne sa très jolie fin.


« Le Montespan »

Par Agnès Huynh

Le Montespan, Jean Teulé, Julliard, 2008

Enfin un roman qui me réconcilie avec mes lectures estivales. Elles sont peu nombreuses celles qui m’ont accrochée, et ce livre en fait partie.

9782260017752Par où commencer ? Par Mme de Montespan, bien sûr, une des favorites du Roi Louis XIV qui sera ensuite remplacée par Mme de Maintenon.

C’est la vie de ce Marquis, un des « cocus » les plus célèbres de l’histoire de France que Jean Teulé nous raconte, dans une langue dynamique, parfois paillarde, mais toujours d’une lecture fluide et agréable.

Les quatre premières années de ce mariage sont celles d’un amour passionné entre les deux époux. Cependant le Marquis est toujours à court d’argent et va de déconvenues financières en échecs. Françoise Athénaïs se fait remarquer puis introduire à la cour du Roi. Au retour d’une campagne militaire peu reluisante, Montespan découvre sa femme enceinte des œuvres royales.

Alors qu’il aurait pu tirer avantage de cette situation, notamment pour redorer son blason, Louis-Henri entre en campagne contre le Roi. Il est successivement jeté en prison, condamné à l’exil, il risque la déportation à tout moment… Louis Henri ne cessera jamais de se battre pour reconquérir sa femme. Jusqu’à ajouter des cornes sur ses armoiries ainsi que sur son carrosse. Seul contre tous, il ne cèdera jamais.

Ce roman nous fait découvrir un homme au courage exemplaire, une femme superficielle abandonnant ses enfants légitimes. Une jolie façon de réhabiliter cet homme « humilié », anéanti et détruit par le destin de sa femme.

Un bon moment de lecture.


« Rose minuit »

Par François Lechat

Marina de Van, Rose minuit, Allia, 2016

book_737_image_coverScénariste de films fameux de François Ozon, Marina de Van confirme ici un certain goût pour l’intime, les névroses et la provocation. Ce roman très écrit met en scène un double affrontement entre un père vieillissant et sa fille, d’abord à l’initiative du premier, qui fait preuve d’un cynisme inouï à l’égard de celle qu’il accuse d’avoir provoqué le cancer de son épouse disparue, ensuite à l’initiative de la seconde, qui lui réplique sur le même terrain : obliger l’autre à raconter sa vie sexuelle et, ainsi, à touiller dans son passé, ses complexes, son enfance, ses frustrations, l’enfer de la vie conjugale et familiale… Même s’il n’est pas à mettre entre toutes les mains, ce roman offre d’abord une remarquable analyse psychologique qui donne tout son sens à ce qui, sinon, passerait pour du voyeurisme. Sartre disait : « Il n’y a pas de bon père, c’est la règle, le lien de paternité est pourri. » Ce n’est pas une fatalité, et ce roman le montre entre les lignes, car tout aurait pu bifurquer si le père n’avait pas été lui-même si abîmé par la violence de son propre géniteur. Rose minuit, ou comment ne pas perpétuer le mal qu’on nous a fait ?


« Les lieux sombres »

Par Catherine Chahnazarian

Gillian Flynn, Les lieux sombres, Sonatine (2010) –> Livre de Poche (*)

bm_1653_589316En exergue, une comptine. Très bizarre. Et puis on se retrouve avec un des personnages de cette comptine. Elle s’appelle Libby, et ce qui la caractérise – outre ce qui lui est arrivé un jour de janvier 1985 quand elle avait sept ans – c’est qu’elle est sans illusion sur elle-même. Son regard âpre sur sa propre personnalité et sur ses actions, sur les gens et sur les moindres conversations, donne au roman un réalisme cruel. Au fil des chapitres, nous apprendrons tout ce qui s’est passé « ce jour-là ». D’une part parce que l’auteur nous le raconte ; d’autre part parce que Libby mène une enquête pour le comprendre. La construction du roman est géniale : le fil narratif n’en finit pas de se dérouler et chaque chapitre se termine sur une interrogation indécidable ou un suspense prenant, jusqu’à la toute fin. On s’attache à Libby – malgré elle, dirais-je, – et on accepte d’être plongé dans le glauque, comme elle, pour comprendre. Un très bon thriller qui se situe dans l’Amérique profonde.

Gillian Flynn a également écrit Les apparences et Sur ma peau.

Le site de l’auteure est ici. J’attends son prochain roman : Nous allons mourir ce soir, à paraître en novembre 2016.

(*) Le titre du roman ne me paraît déjà pas très frappant ; en plus Le Livre de Poche propose en couverture une représentation du personnage de Libby que je trouve tout à fait inadaptée. En outre, la version Poche que j’ai acquise assez récemment est assortie d’une autre couverture (bien meilleure)… Je ne sais laquelle est la dernière en date ; c’est pourquoi je ne reprends dans cet article que la couverture de Sonatine.


« Sens dessus dessous »

Par François Lechat

Milena Agus, Sens dessus dessous, Liana Levi, 2016.

v_book_560Les inconditionnels de Milena Agus, dont je suis, retrouveront sa patte dans ce nouveau roman : même longueur, même éditeur, même sens du farfelu, du poétique et de l’inattendu, avec toujours des personnages décalés, obstinés, décidés à trouver l’amour et le bonheur que la vie semble devoir leur refuser. Avec, une fois encore, quelques percées érotiques surprenantes de la part d’héroïnes vivant en Sardaigne, où la femme semble devoir être plus réservée. Pour autant, ce n’est pas le roman le plus accompli de l’auteure : il faut un peu de temps pour que l’intrigue se noue, que les surprises arrivent, que la poésie se mette à rôder, et la dimension érotique est moins réussie. On sentait plus de folie et un plus grand travail du style dans ses livres précédents – même si celui-ci reste bien supérieur au tout-venant actuel, et constitue une jolie lecture d’été.


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