Coup de coeur pour « La poupée »

Aux âmes bien nées…

Quand j’ai appris qu’Albin Michel publiait des nouvelles de Daphné du Maurier, écrites quand celle-ci n’avait qu’une vingtaine d’années et pour la plupart inédites, mon sang de nouvelliste n’a fait qu’un tour [1]. J’ignorais jusque-là que cet auteur était passée par la case « nouvelles » avant d’écrire ses grands romans, dont son chef-d’œuvre, Rebecca, universellement connu.

Treize récits brefs donc, à savourer comme des bonbons (empoisonnés, bien sûr). Quelques exemples :

–        Vent d’Est (une de mes préférées) se passe sur une île oubliée du monde, battue par les vents, « comme recrachée des profondeurs de l’Atlantique dans un moment de grande agitation ». Ses habitants, « étrangers au désir et ignorant la détresse » y mènent des vies recluses mais paisibles, « exemptes de grandes émotions et de grands chagrins », jusqu’à ce que l’arrivée d’un brick, drossé sur leurs côtes par la tempête, vienne tout bouleverser et semer dans cet univers paisible la folie et la mort.

LA_POUPEE–        La Poupée, texte éponyme, flirte avec le fantastique et met en scène une nommée… Rebecca (déjà !), une inquiétante femme fatale aux mœurs mystérieuses, sadique, vampirique, incapable d’aimer sans détruire l’objet de son amour qu’elle laisse exsangue, inapte à vivre, tandis qu’elle prodigue ses faveurs à … une poupée.

–        Notre Père nous raconte l’histoire d’un pasteur, si content de lui (« berger des âmes, sauveur de l’humanité »), qu’après avoir provoqué le suicide d’une de ses ouailles et l’avoir aussitôt oublié, il monte en chaire et se lance dans une débauche d’éloquence sans précédent, grisé par « la beauté de sa propre voix », aux « riches et profondes inflexions ». Et « la foule immense des fidèles écoutait sa voix, avide de la consolation qu’il leur apporterait »…

–        Plusieurs nouvelles : Des Tempéraments contraires, Frustration, Le chagrin n’a qu’un temps, Week-end, Et ses lettres se firent plus sèches, …  très différentes des précédentes, nous donnent une vision à la fois désespérante et drôle du couple et du mariage. Certaines sont terribles, avec une grande économie de moyens.

–        Piccadilly est un petit chef-d’œuvre d’humour.

–        Et je vous laisse découvrir La sangsue, la fille qui ne veut que du bien aux autres, fût-ce malgré eux, et ne comprend pas pourquoi tous finissent par la rejeter ou s’enfuir à toutes jambes.

Une inspiration éclectique, donc, servie par une belle écriture, tantôt limpide, tantôt complexe ou poétique : tout le futur talent de l’écrivain se trouve en gestation dans ce livre et l’on a peine à croire qu’un auteur si jeune ait pu maîtriser à ce point l’art de la narration. Corneille avait raison : « …aux âmes bien nées La valeur n’attend pas le nombre des années ».

Brigitte Niquet

La Poupée, Daphné du Maurier, Albin Michel (2013), 250 p., 18,50 €.


[1] Un 2e tour : il en avait déjà fait un en apprenant que le prix Nobel de littérature était décerné à Alice Munro qui a eu l’audace de n’écrire pendant toute sa vie que… des nouvelles.

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3 réflexions sur “Coup de coeur pour « La poupée »

  1. N’est-ce pas ce que l’on appelle des romans à l’eau de rose ou peut-être que je confonds avec un autre auteur de la même époque

  2. Je suppose que vous confondez… Prenez Les Oiseaux, adapté par Hitchcock : un livre un peu fantastique mais surtout historique, faisant allusion aux attaques aériennes nazies… La psychologie de Rebecca… Non, ce ne serait vraiment pas gentil de la taxer d’auteur de romans à l’eau de rose. Même si l’eau de rose ça sent bon !

  3. Oui, je suppose que vous confondez. Rebecca, ce n’est pas vraiment de l’eau de rose (pour autant que je m’en souvienne, je l’ai lu il y a très longtemps, mais j’ai revu récemment le film qu’en a tiré Hitchcock et qui a reçu l’Oscar du meilleur film), et Les Oiseaux non plus (la nouvelle est beaucoup plus riche et plus dure que le film qu’en a tiré le même Hitchcock)… Quant aux nouvelles incluses dans La Poupée, aucune n’a de « happy end », au contraire, elles se disputent la palme de la noirceur et du cynisme (ma critique a dû vous en donner un aperçu), explorant les tréfonds de l’âme humaine qui ne sentent pas bon, et surtout pas l’eau de rose !

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