« Le Royaume »

Par Pierre Belaval

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Emmanuel Carrère, le Royaume, POL, 2014, 630 p.

J’avais hésité à lire ce livre en tête des ventes (ou presque) mais je me suis quand même fait violence et je viens de le terminer au forcing. Livre inclassable dans son genre : roman ? essai ? approche historique ? exégétique ? Mais surtout inclassable dans son approche car l’auteur ne cesse de jouer sur tous les tableaux. Je passe sur la première partie de la crise chrétienne de l’auteur, injustement non béatifié, avec son arrière fond nietzschéen (le christianisme comme laboratoire aux illusions, symptôme de la volonté faible, etc. – les travaux sérieux de Paul Valadier, notamment La critique nietzschéenne du christianisme, étaient autrement plus profonds). La seconde partie sur Paul est encore plus déconcertante : elle fait de lui, à partir de ce qu’en dit Luc et à partir des épîtres attribuées à Paul, une sorte de fou de Dieu, un illuminé laid et méchant, en guerre ouverte contre les premières communautés judéo-chrétiennes. Ayant travaillé deux années avec un groupe d’adultes, d’une part sur les Epitres de Paul et d’autre part sur les Actes des Apôtres, mais à partir des travaux d’exégètes sérieux comme Chantal Reynier pour les Epîtres et Daniel Marguerat pour les Actes, les bras me sont tombés devant de telles simplifications et schématisations (mais qui vont bien dans l’air du temps). Je passe sur les références à la philosophie notamment stoïcienne réduite à un recueil de recettes de bonheur. couvJe sais que le mot philosophie (sauf quand il s’agit de « philosophes » médiatiques) est devenu un gros mot mais l’auteur aurait été mieux inspiré de lire ou relire les travaux de Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, et Michel Foucault (qu’il pourrait difficilement soupçonner d’être réactionnaire) sur la philosophie antique comme art de vivre. Je passe aussi sur le long chapitre consacré à Luc : l’auteur réduit ce dernier à un juif honteux doublé d’un affabulateur (pour se faire bien voir des Romains) et Flavius Josèphe à un collabo. Bref une profonde déception face à ce livre, malgré son succès de librairie.

Pierre Belaval

Voir éventuellement la critique du Nouvel Obs : ici.

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