« La petite communiste qui ne souriait jamais »

La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon, Actes Sud, 2014, 320 pages (premières pages à lire sur le site de l’éditeur).

DÉBAT

9782330027285JEAN-PAUL – C’est scotchant, hein ?

CATHERINE – Tout à fait ! On pourrait croire que ça va être sur la gymnastique ou sur Nadia Comaneci, mais non, c’est aussi sur la Roumanie soviétique (comment faire autrement, au fond ?) et c’est un regard sur l’Occident. Et Nadia, quel drôle de personnage ! Attachant et énigmatique.

FRANÇOISE – J’ai lu ce livre il y a un an. Il ne me reste donc qu’une impression diffuse… qu’il était « forcé », c’est-à-dire que tout y était amplifié pour augmenter le tragique, même si je ne mets pas du tout en question la véracité des propos quant à l’entrainement qu’on faisait subir aux gymnastes. Ou bien était-ce trop factuel pour moi ? Il me semblait qu’arrivée à la fin du bouquin, je ne savais toujours rien de ce qu’avait été la vie de Nadia, et qu’il n’y avait pas eu une seule note d’espoir ni de joie.

CATHERINE – Je comprends. Si on pense a priori qu’on va apprendre des choses sur la vie de Nadia Comaneci, on ne peut que rester frustré parce qu’elle (Nadia) ne se raconte pas ou pas vraiment et donc ne permet ni à un récit ordinaire de se dérouler, ni à une vérité finale de ressortir. Mais on apprend plein de vérités quand même. Moi j’admire que l’auteure, tout en racontant ce qui est racontable, ne se sente pas obligée de faire quelque chose de classique et présente les incertitudes, les ambigüités, les incohérences. Le ton dramatique (pas dramatisant, je pense) et sans joie, c’est apparemment le ton des échanges avec la gymnaste ; c’est aussi celui de la démarche d’enquêtrice. Lola Lafon tente de tirer des choses au clair sans froisser personne mais sans épargner personne non plus. C’est habile, je trouve, de ce point de vue : le style et le découpage rendent bien la difficulté d’apprendre au sens habituel. Mais c’est déstabilisant pour le lecteur d’être accroché à deux fils à la fois, même s’ils se recoupent sans cesse : la vie de Nadia et la Roumanie soviétique, d’autant que l’écriture est un peu spéciale et que le récit se mêle à l’enquête alors que Nadia répond parfois aux questions qu’on lui pose de manière très détournée…

FRANÇOISE – Je perçois mieux à présent ce qui m’a dérangée. Le ton froid en est un des éléments, tout comme le sentiment que je ne lisais pas ce que j’avais envie de trouver. Non que je suis « voyeuriste », mais j’aime que les gens « se mouillent » dans leurs écrits, en partageant leurs émotions. Mais pour avoir cotoyé beaucoup de gens des pays de l’est, y compris ma belle-fille, je sais que la réserve émotionnelle fait partie de leur culture. Il faut se montrer fort car c’est une valeur importante.

nadia-comaneci-olympics-1976-swide-04CATHERINE – C’est éclairant, ce que tu dis là. Moi j’ai été scotchée et, en même temps, j’ai des réserves, à cause du style : j’ai été gênée que Lola Lafon saute d’une idée à l’autre ou enchaîne des idées sans en préciser le lien ; qu’elle respecte mais ne respecte pas la chronologie (surtout à la fin) dans ce jeu un peu confus de romaines et d’italiques ; qu’elle ponctue de manière anarchique…

JEAN-PAUL – C’est stylistique, délibéré. Mais personnellement, je distinguerais le plan et le détail : j’ai été gêné par des bizarreries locales dont je me serais volontiers passé, mais j’ai beaucoup aimé le désordre apparent des chapitres, qui renforce le sentiment de confusion, de perte de contrôle, et participe pour moi de l’intelligence du livre. Mais je peux imaginer que ça déroute ou irrite, c’est sans doute pour ça que le livre n’a pas été aussi remarqué qu’il l’aurait mérité.

CATHERINE – Oui, le contrôle et l’absence de contrôle… Enfin, je ne veux pas en dire plus. Il faut lire le livre ! qui, oui, mérite certainement une bonne réception. Pour évoquer le style, son originalité – et parce que c’est souvent très réussi même si je me plains un peu 😉 – je voudrais exceptionnellement proposer un extrait. C’est un début de paragraphe (p. 84) qui rend hommage à une gymnaste tout en interrogeant intelligemment le système dans lequel elle est bien obligée de s’insérer :

Pensent-ils toujours en ces termes, les managers ? Qu’il est bon d’entourer d’accessoires l’histoire qu’ils sont en train d’écrire, comme la coiffure de Vera Caslavska. Ses cheveux de princesse rock’n’roll, crêpés et ramassés en un haut chignon bouffant qu’elle retient d’un bandeau noir assorti à son eye-liner, une coiffure américaine et nocturne. Irrésistiblement supérieure, Véra exécute des figures que seuls les hommes maîtrisent. Un col Claudine immaculé souligne le noir de son maillot, ses seins pointus ne bronchent pas quand elle effectue ses souplesse avant, elle pourrait presque tenir un verre de champagne à la main, tandis qu’elle amasse, souriante, l’or et l’argent.

– – –

Bravo, merci et pardon à l’auteur de cette photo magnifique, mille et mille fois reproduite sur internet, que je me permets de reprendre à mon tour. Audace, légèreté, puissance, tout ce qui nous a ravis en 1976. A retrouver par exemple ici.

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