Sélection Audiolib 2015

par Annie-France Belaval, présidente du Café littéraire de Lambersart, membre du jury Audiolib 2015

Contenu :

1. L’île du point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès, lu par Thibault de Montalembert. 2. Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda, traduit du chilien par le regretté François Maspero, lu par Féodor Atkine. 3. Yeruldelgger de Ian Manook, lu par Martin Spinhayer. Trois mille chevaux vapeur d’Antonin Varenne, lu par Philippe Allard. 5. La vérité et autres mensonges de Sascha Arango, traduit de l’allemand par Dominique Autrand, lu par Olivier Cuveiller. 6. Joseph de Marie-Hélène Lafon, lu par Marie-Christine Barrault. 7. En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis, lu par Philippe Calvario. 8. Oona & Salinger, de Frédéric Beigbeder, lu par Edouard Baer. 9. On ne voyait que le bonheur de Grégoire Delacourt, lu par Grégori Baquet et Georgia Scalliet. 10. Constellation de Adrien Bosc, lu par Bernard Gabay.

10 CD en compétition ! Tous intéressants ; de deux à quatre coups de cœur ! Les entretiens avec les auteurs sont souvent éclairants ; bien menés.

Les lecteurs sont bons, il y a peu de défauts, le ton est juste et parfois très émouvant ; Ils arrivent à interpréter diverses voix sans que cela soit caricatural. Restent pour moi deux problèmes : s’il est très agréable de se laisser conter une histoire, il est difficile d’en rendre compte à l’écrit à cause de l’orthographe des noms propres… Ex. : j’entends Hélène alors qu’il s’agit d’Elaine.

Et le repérage beaucoup plus difficile : j’ai eu recours à la version papier pour retrouver un passage précis…

1. L’île du point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès, lu par Thibault de Montalembert. 12 h 36 !

L’auteur veut faire « briller » la langue et y réussit très bien ! De même, il aime briser les codes de la littérature… Il évoque ici bien des grands romans populaires, ceux de Conan Doyle et de Jules Verne, en particulier.

C’est un maître de l’imaginaire aussi ! Il nous entraîne dans des histoires tentaculaires où époques, personnages, mises en abyme et rebondissements s’entrecroisent avec verve et frénésie.

L’île du point Nemo est un grand roman d’aventure, débordant de personnages pittoresques ; mille péripéties à partir du vol d’un diamant et de la découverte macabre de trois chaussures avec leurs pieds… jusqu’à l’issue fantastique d’une incroyable odyssée, sur une île flottante du Pacifique : l’île du point Nemo, point le plus éloigné de toute terre.

(Il faudrait du 3D ou un schéma à la Tony Lainé pour rendre compte de ce livre époustouflant : c’est une toile d’araignée que tisse l’auteur !)

Les cigares des Caraïbes puis du Périgord, avec des lectures à haute voix de grands textes littéraires pour les ouvriers, cèdent la place à une usine d’assemblage de liseuses B@bilbooks… dont le patron est colombophile passionné et voyeur invétéré.

On va de surprise en surprise jusqu’au bout.

Il y a beaucoup d’humour où chacun trouve son compte : « Leibniz est un crétin » m’a fait rire en tant que belle-fille d’un spécialiste de ce philosophe ! Et « c’est horrible un lapin qui brûle » m’a paradoxalement fait éclater de rire alors que j’ai un amour de lapin nain…

En bref une thématique qui reprend les grands romans populaires classiques.

Une construction à donner le vertige ; une écriture savoureuse et une grande originalité.

Au niveau de la qualité de la lecture, bonne dans l’ensemble, j’ai constaté de petits problèmes « techniques » : des prononciations peu habituelles. Ex. : les z hérissons et ils z hurlent, la guigue » et le capitaine Achab,le hand « bol » .

Les chapitres sont clairement énoncés (important si on lit dans le noir).


2. Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda, traduit du chilien par le regretté François Maspero, lu par Féodor Atkine. 3h21.

J’avais lu ce roman lors de sa sortie… en 1992 ! J’en avais gardé un bon souvenir mais l’écoute m’a transportée : j’ai redécouvert ce livre (que j’ai écouté en boucle).

Le Vieux (60 ans à l’état civil et au moins dix de plus) a échoué au bord d’un fleuve après une vie d’aventures dans la forêt amazonienne ; il a été sauvé par des indiens Shuars (réducteurs de tête dont les dégénérés sous l’influence des blancs sont les Jivaros) après avoir été mordu par un crotale… Pas de problème sentimental à l’époque : on lui fournit une femme quand il le désire. Involontairement, il bafoue une tradition indienne et devra partir.

Près du village où il construit sa cabane, un cadavre est découvert ; il est le seul à pouvoir chasser le félin tueur d’hommes, c’est pourquoi il est accepté contrairement aux gringos, colons et autres chercheurs d’or qui détruisent la nature. Antonio José Bolivar Proano, le Vieux, connait et respecte les animaux de la forêt ; la chasse au félin à laquelle il est contraint montre son savoir : il comprend la femelle dont on a tué les petits et blessé le mâle ; il la tue à regret.

Mais l’autre aspect plus surprenant du personnage est son addiction aux romans d’amour (genre Harlequin, je le crains !). Un peu par hasard, il redécouvre qu’il sait lire : c’est le meilleur remède contre la solitude et l’antidote au redoutable venin de la vieillesse. Il est assez touchant dans sa quête de lecture : journaux, livres de l’institutrice… Jusqu’au moment où il demande à un étrange dentiste (un arracheur de dents) de lui procurer des romans d’amour que celui-ci trouvera chez une fille de joie.

En bref, deux thèmes : l’aventure et la lecture.

– une construction facile à suivre,

– un style agréable bien rendu par une belle lecture ,

– une originalité indéniable.

Aucun problème technique repéré : on a l’impression d’entendre le « vieux » et non un lecteur…


3. Yeruldelgger de Ian Manook, lu par Martin Spinhayer. 15h32… suivies d’un entretien avec l’auteur.

Je ne connaissais pas cet auteur et j’ai raté sa rencontre récente à Lille, dommage ! J’ai eu du mal à le croire français !! Ian Manook… C’est peut-être un pseudo ? En tous cas, il est couvert de prix et vient de sortir Les temps sauvages.

J’ai été vraiment séduite par ce policier différent ne serait-ce que parce qu’il se passe en Mongolie.

Yeruldelgger est un polar qui nous plonge en plein cœur d’un pays qui a du mal à se remettre de la domination soviétique et de l’omniprésence économique de la Chine.

Description minutieuse des enjeux économiques, géopolitiques et écologique, d’une civilisation en pleine mutation : Mongolie entre modernisme et richesse. Oulan Bator, des buildings de verre et d’acier… mais aussi entre tradition et extrême pauvreté :

– des nomades venus en ville dans l’espoir d’y travailler et qui, pour survivre, vivent dans les égouts, des souterrains dans lesquels les tuyaux d’eau chaude qui alimentent les habitations réchauffent les « squatteurs » leur permettant de passer l’hiver rigoureux ;

– ou ex-nomades qui ont planté leurs yourtes aux bords de la capitale se regroupant en bidonvilles ;

– et les nomades qui continuent à vivre dans les steppes, s’occupant de leurs troupeaux et continuant à vivre au rythme des saisons, des croyances et des rites des anciens ; mais ils vivent bien au temps présent, « ne polluant pas la scène de crime » (pour suivre les ordres d’Horacio Caine dans Les Experts qu’ils regardent sur grand écran) lorsqu’ils font la sinistre découverte du corps d’une fillette.

Les personnages sont excellents :

Yeruldelgger, flic brisé par la mort de sa petite fille, qui ne cherche plus rien si ce n’est arrêter les criminels. Il a disjoncté, est parfois incontrôlable (il a été élevé dans un temple shaolin dont il devra retrouver les enseignements pour se retrouver lui-même ). Personnage très complexe, il collabore avec Solongo, médecin légiste, femme amoureuse de Yeruldelgger depuis longtemps et qui attend qu’il trouve la paix en lui pour venir vers elle. Elle est très efficace dans son travail. Il y a aussi Oyun, l’adjointe du commissaire, jeune et jolie avec beaucoup de caractère et Gantulga, un jeune garçon des rues qui s’attache à Oyun et qui grâce à sa débrouillardise l’aidera beaucoup.

Un polar assez violent, mais l’hémoglobine n’est qu’évoquée.

Trois chinois horriblement mutilés, une petite fille enterrée avec son tricycle rose…, un homme d’affaires sans scrupules, et Ian Manook distille des indices au long de son livre qui mettent le lecteur sur la voie … mais il laisse espérer une suite…

15 h 32, sans lasser ; cela prouve l’intérêt ressenti… J’ai l’impression de connaître la Mongolie et ses contrastes ; cela complète un « voyage en terre inconnue »…


4. Trois mille chevaux vapeur d’Antonin Varenne, lu par Philippe Allard. 19 h 05 ! Plus un entretien avec l’auteur.

Je découvre Antonin Varenne avec ce livre, et j’en lirai d’autres car j’ai beaucoup aimé.

Nous suivons le sergent Bowman au cours de trois « voyages ».

Au début, il fait partie de la Compagnie des Indes et, à cause de son caractère bien trempé, il est envoyé pour une mission dont il ignorera longtemps la vraie nature. L’incendie d’un village avec femmes et enfants le perturbera à vie ; capturé avec ses camarades, il ne fait qu’évoquer les cages dans lesquelles ils sont enfermés, les tortures, les sévices. Libérés, ils n’oublieront jamais qu’ils ont connu l’enfer.

Nous retrouvons Bowman à Londres, diminué, alcoolique, avec un emploi précaire. Londres vit sous la canicule et subit une pestilence insupportable : toutes les canalisations sont bouchées… On y trouve un cadavre : la façon de faire conduit le « sergent » à émettre une hypothèse sur l’identité de l’assassin mais en attendant, c’est lui qui est suspect… D’autres crimes semblables se produisent, Bowman poursuit l’assassin jusqu’aux Etats-Unis… Les aventures s’enchaînent…

Le texte est bien lu ; l’entretien est un plus appréciable.

J’ai seulement été agacée par l’alcoolisme décrit avec force détail.


5. La vérité et autres mensonges de Sascha Arango, traduit de l’allemand par Dominique Autrand, lu par Olivier Cuveiller. 8 h 31.

Thriller psychologique remarquable : le lecteur est baladé jusqu’au bout dans la peau de Henry Hayden, curieux personnage qui a des blancs dans son passé. Il épouse Martha, une jeune femme qu’il connaît à peine. Elle écrit des romans avec une facilité étonnante mais elle les cache ensuite, ne cherchant pas à les publier. C’est ce que fera son mari, sous son nom : il devient un auteur de best-sellers adulé, usurpateur et imposteur. Mais sa maîtresse lui apprend qu’elle est enceinte ; il décide de la tuer mais les circonstances font que c’est sa femme qui est la victime… Et là le « héros » va vivre entre vérité et mensonges avec des stratégies précises mais pas toujours irréprochables… Une chasse à la martre s’intercale de manière ludique dans cette affaire.

Construction complexe et à rebondissement ; idée originale, roman noir à tiroirs.

Déroutant et passionnant.


6. Joseph de Marie-Hélène Lafon, lu par Marie-Christine Barrault ; suivi d’un entretien avec l’auteur. 3 h.

Joseph est ouvrier agricole… À ce moment du récit, c’est dans une ferme du Cantal. C’est un taiseux mais qui observe et a une mémoire des faits prodigieuse ! Il respecte les rites de la maison, il a des attentions : ainsi il remplit le matin les brocs dont la patronne se servira le soir, à bonne température, pour arroser ses géraniums ; il dissimule les frasques du fils en faisant sa part de travail.

Il ne se passe rien, disait une lectrice… Je ne suis pas d’accord. Joseph aurait pu s’installer à son compte avec sa femme Sylvie mais celle-ci le trompe à tout va et c’est le divorce… Joseph sombre dans l’alcool et suivra de nombreuses cures de désintoxication… C’est au cours de la dernière qu’il confiera à une psychologue un souvenir qui le perturbe et à l’époque l’a fait fuir : il a découvert une relation pédophile entre un autre ouvrier agricole et le fils de la maison.

Le texte est bien lu mais j’ai trouvé la voix de M.-C. Barrault assez froide et monocorde.

L’entretien permet de découvrir la richesse de Marie-Hélène Lafon. Elle est prof de français et ses élèves ont bien de la chance. Elle pratique la lecture à haute voix et aucun élève n’a résisté à ce charme.


7. En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis, lu par Philippe Calvario. 4 h 42. Plus un entretien avec l’auteur.

Autobiographie.

J’ai lu le livre papier à sa parution et j’avais beaucoup apprécié ; le livre audio m’a apporté un autre éclairage : j’ai été plus attentive aux souffrances de cet enfant qui ne comprend ni n’admet sa différence : il veut à tout prix devenir un dur ou au moins le paraître aux yeux de l’entourage ; sa démarche chaloupée, ses mains qui s’agitent, sa voix le trahissent… Ses parents sont consternés ; à l’écoute, ils m’ont paru moins odieux qu’à la lecture ; en revanche les collégiens m’ont révoltée et la passivité d’Eddy m’a surprise. Quel calvaire !

L’auteur veut en finir avec tout cela, il a fui, s’en est sorti, a fait de bonnes études, et maintenant il veut comprendre (avec les outils conceptuels de Bourdieu). Il n’en veut à personne : c’est le milieu qui veut ça… Mais il n’y a pas un déterminisme absolu puisque malgré les souffrances endurées, il s’en est tiré.

La lecture par Calvario, l’interprétation plutôt, est d’une justesse extraordinaire. On suit le cheminement douloureux d’Eddy confronté à une sorte de racisme homophobe, à la pauvreté, la violence, aux humiliations.

L’entretien avec l’auteur, bien mené, est un plus appréciable.

Voir la critique de l’Oursonne : ici.


8. Oona & Salinger, de Frédéric Beigbeder, lu par Edouard Baer. 7 h.

Jerry Salinger, vingt et un an, écrivain débutant, à New-York en 1940, rencontre Oona O’Neill (fille d’un dramaturge célèbre). Elle a quinze ans. Ils tombent amoureux juste à l’époque de Pearl Harbour et Jerry est appelé à combattre en Europe. Oona ira tenter sa chance à Hollywood et épousera Charlie Chaplin !

L’idylle entre Jerry et Oona ne m’a pas beaucoup intéressée ; en revanche les récits de Salinger sur sa vie durant la deuxième guerre mondiale m’ont passionnée. C’est le regard d’un américain sur les atrocités.

Très bien lu.


9. On ne voyait que le bonheur de Grégoire Delacourt, lu par Grégori Baquet et Georgia Scalliet. 6 h 53. Suivi d’un entretien avec l’auteur.

J’avais beaucoup aimé le livre (1), c’était même un coup de cœur malgré ou à cause de sa noirceur.

L’écoute m’a plutôt déçue mais sans que je puisse dire pourquoi… La prosodie de Baquet attire l’attention sur un aspect de l’écriture que je ressens comme négatif : juxtaposition de phrases courtes.

Je me suis aperçu que j’avais mélangé l’histoire racontée par Delacourt et un événement personnel, à tel point que je croyais que le petit garçon avait été tué. Un « suicide altruiste », disent les psychiatres : le père, après avoir tué ses enfants, aurait du mettre fin à sa vie. La journée avait été trop belle, il ne fallait pas que ce souvenir s’efface. Le problème, c’est qu’il y a eu préméditation puisque le père a acheté une arme…

La construction est en deux parties :

– le récit du père à son fils,

– le journal intime de la jeune fille grièvement blessée au visage, privée de parole et ayant à subir de nombreuses opérations.

Je n’ai pas trop aimé, du moins au début, la voix de la fille qui me paraissait aigrelette…

Roman très sombre mais qui se termine avec une lueur d’espoir : après la prison, le père a refait sa vie à l’étranger et sa fille va le rencontrer, apparemment prête à pardonner.

(1) Lire la critique de l’époque : ici.


10. Constellation de Adrien Bosc, lu par Bernard Gabay, 4 h 46. Suivi d’un entretien avec l’auteur.

Il fallait bien un dernier mais c’est injuste pour Bosc et j’étais tentée par des ex-aequo. C’est un bon premier roman, primé à juste titre.

Le 28 octobre 1949, un avion à destination de New-York, le Constellation, s’écrase. Aucun survivant parmi les quarante-huit personnes à bord dont des anonymes : une ouvrière venant d’hériter, des bergers basques… mais aussi des célébrités comme le grand champion de boxe Marcel Cerdan, amant d’Edith Piaf, et la célèbre violoniste Ginette Neveu.

Adrien Bosc va se pencher sur les liens qui unissent ces disparus unis dans un même destin tragique : les hasards, les coïncidences qui font que tout s’est arrêté pour eux brutalement.

Je n’avais pas lu le livre et n’ai écouté qu’une fois le CD.

Je ne saurais expliquer pourquoi je n’ai pas été tellement intéressée… Même à la deuxième lecture, ça ne m’accroche pas vraiment…


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Une réflexion sur “Sélection Audiolib 2015

  1. Cela me confirme dans mon impression de lecture : ce livre ne vaut pas tripette et ne mérite pas son prix du premier roman.

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