« Le charme discret de l’intestin »

Par Catherine Chahnazarian

Le charme discret de l’intestin, de Giulia Enders, Actes Sud 2015. Illustrations par Jill Enders. Traduction en français par Isabelle Liber. 352 pages.

Ce livre peut faire du bien à ceux qui sont souvent constipés ou le contraire ; ceux qui font trop de prouts ; ceux qui sont toujours malades pendant les vacances ; ceux qui se demandent pourquoi ils ont chaque fois envie d’un dessert après avoir mangé des beignets alors que c’est déjà si gras (page 114) ; ceux à qui on a toujours dit que leurs maux de ventre leur venait de la tête – alors qu’on sait maintenant que ça marche aussi dans l’autre sens et que les psychothérapies ne peuvent pas grand-chose contre un déséquilibre bactérien –; ceux qui sont allergiques à plein de choses ou qui ont une peau atopique ; et ceux qui veulent savoir si les hommes préhistoriques mangeaient du tigre ou si c’était l’inverse (p. 262).

9782330048815Ce livre, au contraire de ce qu’on pourrait croire quand on est mal renseigné – et si l’on n’a pas lu la table des matières – ne se contente vraiment pas de nous dire quelle position adopter pour bien déféquer ou à quoi doivent ressembler nos excréments (mais il le fait et il a raison car notre éducation sanitaire est souvent moins complète qu’il le faudrait – tabous obligent).

Giulia Enders décrit le système digestif, de la bouche à l’anus ; elle nous raconte notre système immunitaire ; elle aborde, de manière simple, tout à fait pédagogique et tout à fait convaincante, la question du deuxième cerveau, et nous parle avec amour du peuple bactérien qui nous habite et qui fait que nous sommes des univers à nous tout seuls ! « Notre microbiote intestinal peut peser jusqu’à deux kilos et héberge environ 100 billions de bactéries », soit 100 millions de millions (p. 190) (1). Il faut bien sûr nous méfier des « mauvaises » bactéries, mais il faut aussi nourrir les bonnes sinon nous tombons malades !

Giulia-Enders-Darm-mit-Charme-Alles-ueber-ein-unterschaetztes-Organ_b3Certaines choses ne sont pas nouvelles (mon père et mon grand-père les savaient déjà), mais d’autres le sont et exigent que nous modifiions – parfois radicalement – nos représentations.

Giulia Enders nous apprend par exemple que sans nos bactéries nous ne serions rien, notamment parce que nous bénéficions du patrimoine génétique de nos microscopiques habitants et qu’ils nous nourrissent en se nourrissant, fabriquent des graisses, des protéines, des vitamines…

« L’alimentation occidentale se compose à 90 % de ce que nous mangeons et, pour les 10 % restants, de ce que nos bactéries nous donnent chaque jour à manger. » (p. 239)

Par exemple,

« Si vous avez les nerfs solides, c’est peut-être parce que vous disposez d’un gros stock de bactéries productrices de vitamine B. » (p. 191)

Ce livre nous explique aussi comment fonctionnent des médicaments dont nous avons parfois besoin, comme les différentes variétés de laxatifs — qui n’agissent pas du tout de la même façon et s’appliquent donc à différents cas. Il nous dit même comment laver nos maisons !

Sans se passer des termes médicaux, Giulia Enders développe ses explications sur un mode léger, en personnifiant organes et bactéries et en utilisant nombre de comparaisons et d’expressions courantes qui rendent sympathiques des informations qu’on pourrait trouver beurk. Ainsi de cette histoire de gâteau que l’on avale, qui a déjà excité nos papilles gustatives : il poursuit sa course vers l’estomac et…

« Une fois le gâteau arrivé (…), les parois de l’estomac accélèrent leurs mouvements comme les jambes sur une piste d’élan, et – paf ! – allongent une bonne bourrade au bol alimentaire. Le gâteau fait un vol plané, rebondit sur la paroi stomacale et repart dans l’autre sens. (…) Travaillant ainsi de concert, le pas de course et la bourrade produisent ensemble ces gargouillis typiques… » [que l’on connaît] (p. 113).

Je m’interdis, pour faire court, de relater ici des expériences scientifiques que nous raconte Giulia Enders et qui m’ont amusée, éblouie ou laissée comme deux ronds de flanc. Je ne vous lis évidemment pas la liste des 130 ouvrages répertoriés dans la bibliographie – que l’auteure intitule « Sources principales ». Mais je tiens à tirer un coup de chapeau à la traductrice, Isabelle Liber, qui a dû bien s’amuser mais aussi travailler énormément.

7779823171_giulia-et-jill-enders-deux-soeurs-qui-nous-reconcilient-avec-notre-intestinEnfin, le texte est assorti de dessins réalisés par la sœur de Giulia Enders, Jill Enders (ci-contre à droite), et qui participent au plaisir de lire ce best-seller. Best-seller car Le charme discret de l’intestin caracole en tête des ventes en France pour la trentième semaine (au moment de publier cet article) – en troisième position en moyenne d’après Edistat. http://www.edistat.com/palmares.php

Giulia Enders (ci-dessus à gauche) est née en 1990 à Mannheim (Allemagne), ce qui lui fait à ce jour 25 ans à peine. C’est à Francfort qu’elle a fait son PhD en gastroentérologie, domaine pour lequel elle s’est passionnée après la guérison de sa (spectaculaire) maladie de peau par un changement radical de son alimentation.

Voir sa communication à Science Slam Berlin en 2012 : https://www.youtube.com/watch?v=MFsTSS7aZ5o&index=2&list=RDTMO25haESp0 (allemand, sous-titres français). Les Science Slams sont des podiums auxquels assiste un public de non-spécialistes et où de jeunes étudiants viennent présenter leur sujet de thèse. Le meilleur (élu par le public) remporte un prix. En 2012, Giulia Enders a remporté les Science Slams de Freiburg, Berlin et Karlsruhe.

9789137143927D’après l’éditeur allemand (Ullstein Verlag), en juillet 2014, 500.000 exemplaires du livre paru en mars avaient déjà été vendus ; après un an, le million était dépassé. Le livre a remporté un Prix des lecteurs allemand en 2014. Quant au nombre de traductions, il varie selon les sources… 18 au moins !

Voir aussi cette courte interview (anglais, sous-titres français).

___________

(1) Quelques autres chiffres : de toutes les bactéries que nous transportons sur nous ou en nous, 99 % se trouvent dans notre intestin (p. 188) ; « plus de la moitié des bactéries de notre tube digestif sont tellement habituées à nous qu’elles ne peuvent pas survivre ailleurs » (en les sauvegardant, vous participez donc à la biodiversité en même temps qu’à votre bien-être) (p. 192) ; 95 % des bactéries qui existent sur Terre ne nous sont pas du tout nuisibles (p. 291).


Publicités

2 réflexions sur “« Le charme discret de l’intestin »

  1. Cela donne vraiment envie de lire ce bouquin qu’on m’a déjà souvent recommandé; si j’ai tardé, c’est que ce sont mes reins qui sont fichus!

  2. Quel phénomène, ce livre ! Au moment où j’ajoute ce petit commentaire, Le charme discret de l’intestin caracole encore dans le top 50 des meilleures ventes où il se trouve pour la 57e semaine. Il a tenu la 1ère position durant 27 semaines (catégorie Essais) et là, eh bien, il est encore en seconde position. On dirait qu’il y avait vraiment un vide à combler et que le ton de J. Enders était le bon !

    (http://www.edistat.com/livre_tarifs.php?ean=9782330048815)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s