Coup de coeur pour « Ce coeur changeant »

Par François Lechat

Agnès Desarthe, Ce cœur changeant, Editions de l’Olivier, 2015

Difficile de présenter ce livre dont l’habileté et la richesse défient la critique… Fondamentalement, c’est l’histoire de deux êtres dominés, qui subissent les événements dans la candeur et la stupéfaction. 111270_couverture_Hres_0Il y a l’héroïne, Rose, qui connaîtra au début du 20e siècle, à Paris, une descente aux enfers interrompue par hasard. Et il y a son père, René, militaire français qui a épousé une Danoise et ne s’en est jamais remis. Il faut dire que René, comme sa fille, est mal armé pour affronter l’existence : il lit Spinoza et admire les stoïciens, mais son cerveau lui joue des tours et l’empêche de raisonner convenablement. Comme le dit sa fille : c’est un homme qui, s’il devait construire une maison, commencerait par le toit. Rose, elle, pense de manière plus juste, mais elle pense moins : c’est une femme qui n’a ni le savoir ni l’arrogance des hommes de l’époque. Mais il ne faut pas s’y tromper : quand on la résume, l’histoire de Rose semble devoir sombrer dans le misérabilisme, et pourtant, c’est l’inverse qui se produit. Dans ce qui aurait pu prendre l’allure d’un roman social, Agnès Desarthe insuffle de la poésie, de l’humour à froid, de l’érotisme (allusif mais torride), du romanesque, de la fantaisie, du suspense… Rose et René nous touchent par leur innocence, leur infinie bonne volonté et leur envie de vivre ; et autour d’eux gravitent des personnages hauts en couleur, aux noms improbables et qui fourmillent d’inventions. On peut se sentir un peu dépassé, par moment, par la richesse d’expression de ce roman haut de gamme, mais il ne faut pas passer à côté : c’est de la grande littérature.


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3 réflexions sur “Coup de coeur pour « Ce coeur changeant »

  1. Voilà qui donne envie de lire. J’espère ne pas être déçue, comme je l’ai été par la plupart des prix littéraires de la dernière rentrée, dont on se demande bien pourquoi ils « font vendre » puisque chacun sait qu’ils sont truqués (voir l’article du Figaro http://www.lefigaro.fr/livres/2010/05/07/03005-20100507ARTFIG00431-claude-durand-oui-les-prix-litteraires-sont-truques.php ) et, sauf exception, reflètent bien moins la qualité d’un livre que la capacité de son éditeur à nager en eaux troubles.

  2. .Ce coeur changeant (titre emprunté à Apollinaire) est très réussi; l’Histoire est présente mais pas pesante, juste suggérée et Rose, l’héroïne ne se doute pas de qui est « le juif » et ce que signifie les initiales AD que sa folle de mère fait graver sur 200 coupes de champagne. La guerre 14 est tout autant peu évoquée.
    L’histoire, c’est celle de Rose qui vit au Danemark et en Afrique dans un milieu très bourgeois entre des parents froids et une nourrice très chaleureuse et dévouée mais qui part à l’aventure à 20 ans. Elle débarque à Paris sans argent, sans qualification et sans but. Sa vie va alterner entre des moments de luxe et des moments de grande misère…
    Une écriture vive et simple; je l’ai lu d’une traite en y prenant grand plaisir!

  3. Voilà, cet article m’avait donné envie de lire, j’y ai mis le temps parce que j’avais beaucoup de « pain sur la planche », mais j’ai lu. Et je partage l’avis de François Lechat : c’est un roman haut de gamme, c’est de la grande littérature. Du coup, je ne partage pas celui d’Annie-France (ça devient une habitude !) : l’écriture ne m’a pas semblé vive et simple mais au contraire incroyablement travaillée et complexe, bien que relativement facile à lire. En tout cas, ce n’est pas d’une traite mais en une bonne semaine que je suis venue à bout de ce roman de 337 pages qui nous balade du Danemark en Afrique puis à Paris puis de nouveau en Afrique puis de nouveau à Paris, sur les pas de Rose et de sa folle de mère Kristina qui termine ainsi ses lettres à sa fille : « Ne m’écris pas. Ne viens jamais. Je ne t’aime pas. » Complexité d’un drame de l’incompréhension, de l’incommunicabilité, que l’auteur résume ainsi : « Le cœur de sa mère, une crypte. Rose n’avait jamais été invitée à y pénétrer. Elle aurait voulu raconter à Zelada les années de misère, la solitude, le rejet. Mais c’était une perspective qui échappait à la nourrice. Placée à un autre endroit du tableau, elle en ignorait certains détails. Les lignes de fuite lui apparaissaient entièrement différentes, biaisées. C’était une affaire d’angles, une géométrie complexe dont aucun théorème n’aurait su rendre compte ». Du grand art…

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