« La faille »

Par François Lechat

Isabelle Sorente, La faille, Jean-Claude Lattès, 2015

On sort de ce livre avec l’étrange sentiment d’avoir dû mal lire, au début. Car si La faille accroche d’emblée, il faut un certain temps avant de comprendre ce qui se joue, avant de voir le récit se déployer, avant de saisir qui est la véritable héroïne, non pas la narratrice mais son amie d’enfance retrouvée après une longue éclipse. 9782709648868Les va-et-vient entre le présent et le passé y sont pour quelque chose, qui en entremêlant plusieurs époques ralentissent la progression des événements. Avec pour résultat que le livre paraît de plus en plus réussi, jusqu’à devenir parfaitement remarquable, au fur et à mesure que l’on avance et que l’on découvre l’extraordinaire finesse de l’auteur, l’acuité du regard, l’intelligence de ses notations. Un roman psychologique par excellence, qui met en scène un pervers d’autant plus inquiétant qu’il n’est jamais violent et que sa victime est plus ou moins consentante, elle qui ne peut s’empêcher de trop donner aux hommes et de se mettre en situation de culpabiliser. On a rarement aussi bien exploité la psychanalyse sans jamais employer ses concepts, fait sentir ce qui colle à la peau de tous les cabossés de l’existence, y compris ce pervers qui n’a pas d’excuse mais dont la petite enfance est bouleversante, comme celle des autres personnages d’ailleurs. En outre, ce roman est éminemment contemporain, ancré dans un certain état du capitalisme et des rapports de classe, là aussi sans jamais rien théoriser, simplement en donnant à sentir. Du grand art, donc, mais pour lecteurs aguerris, qui ne seront pas déroutés par l’absence de toute marque indiquant par qui et quand la parole est reprise au cours des dialogues. Un roman à lire crayon en main, idéalement, pour ne pas perdre les passages les plus percutants et pouvoir les méditer.


Une réflexion sur “« La faille »

  1. Je partage en partie cet avis mais en partie seulement, car finalement, la difficulté de la lecture a prévalu pour moi sur son intérêt. Il est quand même dommage de devoir ingurgiter un bon quart du bouquin avant de découvrir que ce n’est pas la narratrice qui est victime d’un pervers narcissique (alors, pourquoi a-t-elle tant parlé d’elle et rien que d’elle jusque-là ?), mais une amie d’enfance longtemps perdue de vue. Et même après cette découverte, il faut « s’accrocher aux branches » pour ne pas perdre le fil du récit, entremêlant le présent à différentes époques du passé et donnant la parole à plusieurs locuteurs jamais clairement identifiés. Je dois être « une lectrice aguerrie » car je suis allée jusqu’au bout de ma lecture, mais c’est surtout parce que le thème m’intéressait particulièrement. En fait, j’avais acheté ce livre parce que Delphine de Vigan l’avait recommandé comme étant un roman fascinant sur le thème de la manipulation. Peut-être, mais si le sujet vous intéresse, lisez ou relisez plutôt « D’après une histoire vraie », c’est tout aussi subtil et ça ne perd pas le lecteur dans les méandres d’un jeu de piste qui met sa patience à rude épreuve.

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