« La Renverse »

Par Brigitte Niquet

Olivier Adam, La Renverse, Flammarion, 2016

On n’est jamais si bien trahi que par les siens, dit-on. J’ajouterai : et par les auteurs qu’on a aimés, idolâtrés même, ceux dont on attend le livre suivant en se régalant à l’avance, en se pourléchant les babines, en salivant rien qu’à l’idée de dévorer de nouveau leurs pages délectables, et qui vous servent sans préavis un brouet insipide ou un pavé indigeste, voire un truc indéfinissable que l’on mâche indéfiniment sans se résoudre à l’avaler.

9782081375956_cmJohn Irving[1] et Nancy Huston[2] m’avaient fait le coup précédemment, et voilà qu’Olivier Adam s’y met aussi. J’avais adoré Je vais bien ne t’en fais pas et surtout Des vents contraires : c’étaient déjà des histoires de looser (dont cet auteur s’est, dès le début, fait une spécialité), mais soutenues par une vraie trame dramatique et il en émanait un charme extraordinaire, une tendresse sous-jacente qui tenait le lecteur en empathie totale avec le personnage/narrateur, si paumé soit-il. On avait envie de lui tendre la main, à ce malheureux, de lui tenir la tête hors de l’eau, en un mot de l’aimer.

Rien de tel avec La Renverse, ni d’ailleurs avec le précédent opus du même auteur, Les Lisières. On ne peut parler de l’un sans parler de l’autre, puisque (malheureusement) ils traitent à satiété du même sujet : deux hommes, Antoine d’un côté, Paul de l’autre, se sentent désespérément étrangers à leur propre vie :

«  Tu n’es jamais là, disait Sarah. Vivre avec toi, c’est vivre avec un fantôme. Tu n’es jamais là, jamais vraiment. » (Les Lisières)

« J’avais souvent l’impression qu’on m’avait un jour vidé de ma propre substance, de ma capacité à ressentir les choses, à me sentir impliqué. […] Un jour, Chloé m’avait dit : « C’est drôle, je suis venue vers toi parce que tu étais là. Parce que j’avais besoin de quelqu’un à cet instant précis. Et il a fallu que je tombe sur un type qui n’était pas là. » (La Renverse)

L’« absence » à sa propre vie est sans doute un cas psychiatrique intéressant, mais dans le cadre d’un roman, ces antihéros apathiques n’inspirent pas la sympathie, c’est le moins que l’on puisse dire. Tout au plus peut-on les plaindre, mais on a plutôt envie de leur flanquer des baffes, histoire de les réveiller avant que le lecteur ne s’endorme, lui aussi. Quand en plus, c’est le thème de deux livres successifs, l’un de 450 pages, l’autre de près de 300, et que cet état morbide est provoqué dans les deux cas par la même cause, des traumatismes d’enfance mal digérés, on frôle l’overdose.

J’ajouterai que ce ne sont pas seulement les sujets qui bégaient, le style se met aussi de la partie : des tics d’écriture qui en deviennent exaspérants à force de récidive, des figures littéraires qui seraient bienvenues si elles n’étaient pas reprises plusieurs fois, des répétitions qu’on reprocherait vertement à un débutant (« Je ne sais pas comment, au juste. Je sais juste que… ». Les occurrences du mot « juste » employé au sens de « simplement », très à la mode dans le langage branché du moment, mériteraient d’ailleurs à elles seules une étude.)…

Certains se sont étonnés que La Renverse n’ait été en lice pour aucun des prix littéraires de la rentrée : il y a sans doute une raison (voire plusieurs) et je suis la première à le déplorer.

[1] Je te retrouverai, Seuil, 2005

[2] Danse noire, Actes Sud, 2013


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4 réflexions sur “« La Renverse »

  1. je suis d’un avis opposé à Brigitte Niquet. J’ai lu ce livre, la renverse, avec énormément d’intérêt, non pas tant pour la psychologie des vingt deux personnages mais par ce qui permet de dépasser le point de vue psychologique: l’analyse de ce qui se défait dans notre société présente, de la face sombre de celle-ci trop souvent passé sous silence. Enfin un auteur qui sort du tout -psychologique de plus en plus envahissant et qui rappelle que le regard sociologique est celui d’une discipline qui dérange!

  2. Ce n’est pas nouveau, je ne suis pas d’accord avec Brigitte qui par ailleurs semble méconnaître Peine perdue. Fan d’Olivier Adam depuis son premier livre (jeunesse en 2000) je regrette les livres qu’il écrivait quand il était à l’Olivier: depuis qu’il est chez Flammarion, j’aime un peu moins; il lui manque sans doute les conseils de Karine? Cela dit j’ai apprécié La Renverse et la manière dont OA a traité le problème de la corruption; on oublie souvent que ces gens là ont une famille qui trinque. Ici le héros que je ne trouve pas antipathique fuit…il passe son temps à fuir et même physiquement là, il est ailleurs, absent…mais il se remet en cause.
    Il n’aurait pu être dans les grands prix que si son livre était sorti or il fait partie de la sortie de janvier…J’espère bien le rencontrer au cours de sa promotion mais il semble qu’on l’oublie vite…

  3. Si on l’oublie vite, il y a peut-être une raison ? J’ai entendu d’autres échos allant plutôt dans le sens de Brigitte. Mais moi je n’ai pas lu le livre…

  4. Je me doutais que ma chronique entraînerait la controverse, c’est ça qui est bien.
    Si je suis d’accord sur une chose, c’est bien que le passage de L’Olivier à Flammarion n’a rien valu à Olivier Adam.
    J’ai effectivement zappé Peine perdue, dont on a, me semble-t-il, très peu parlé et que je n’ai pas lu.
    Je suis quand même étonnée que la ressemblance (qui relève parfois du « copié-collé ») entre Les Lisières et La Renverse n’ait frappé ni dérangé personne. Pour ma part, je trouve qu’un auteur se déconsidère à trop tirer sur la même ficelle. Ca lasse, ça casse.

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