« Someone »

Par Omer Saint Jules

Someone, d’Alice McDermott, Ed. de la Table Ronde, coll. Quai Voltaire, 2015

« Il faut y voir clair », dit-on parfois. Non pas dans ce qui a été, ou qui sera, mais qui se déroule dans l’instant. L’inouï, c’est d’y échouer alors que c’est là, sous nos yeux, inaptes à y poser le regard de l’intelligence. Florence Noiville, dans « Le Monde des livres », nous a conseillé le dernier roman d’Alice McDermott, Someone, qu’a traduit de l’américain Cécile Arnaud aux éditions du Quai Voltaire. 9782710371397C’est, en dit-elle, un roman sur le regard. Il prend le réel entre quat’z-yeux et force le lecteur à « voir ». Dans les pages d’un précédent ouvrage, La visite à Brooklyn, on n’entrevoit pas un pays de merveilles, mais c’est pourtant bien de l’autre côté de son propre miroir qu’Alice McDermott nous aura déjà projeté en toute innocence d’écriture ; le voyage n’y est pas au-delà, mais dans nos habitudes quotidiennes qu’elle nous conduisait à revisiter. Avec un soudain bruit de toile qui claque au vent, Agnès déploya un torchon rangé sur l’étagère au-dessus d’elle, attrapa et souleva le vase dans l’évier et, en un tournemain, en essuya le fond.

Ce bruit de toile a su ressusciter l’exploit domestique, si ordinaire qu’il ne viendrait à personne l’idée d’en parler. Et pour cause ; d’en parler comme on parle, autrement dit pour ne rien dire, certes pas. Mais de nous l’écrire comme on devrait savoir encore en parler longtemps, l’écrivain s’en charge. Telle est sa magie, telle est notre nostalgie dans sa lecture. Cinq lignes plus loin : L’air dans son dos lui parut humide mais, en se rapprochant de la fenêtre, elle comprit qu’il s’agissait plutôt d’une fraîcheur à laquelle elle n’était plus habituée. Quand l’été avait-il laissé la place à l’automne ? Elle s’assit à la table de la cuisine. Allons vite nous y asseoir… devant son livre. Car c’en est un ! Toute la magie de ses mots n’est pas dans leur trucage, mais leur simplicité, leur innocence, qui contient tout le ferment de cette alchimie mentale où nous cinglons vers les archives de nos apprentissages, éparpillés dans l’océan de la mémoire.

alice_mcdermottJe la retrouve dans Someone. Première phrase de ce roman : Pegeen Chehab revenait du métro dans la lumière du soir. L’important, on le verra, c’est la lumière. La suite : Elle portait son beau manteau de mi-saison bleu pastel, des chaussures noires qui couvraient la cambrure de ses grands pieds et un chapeau beige dont la calotte s’ornait de quelque chose de plus sombre : une ou deux plumes marron. Elle avait les épaules légèrement asymétriques et chaloupait comme une bossue. La description suit son cours, véritable inspection. Cette première héroïne de l’histoire nous est présentée par une autre, la narratrice, sa voisine, qui lui fait remarquer que son vêtement porte une tache. Sur l’ourlet de derrière et sur le côté gauche du manteau de saison de Pegeen, il y avait une longue traînée de suie, vers laquelle je tendis impulsivement la main pour la main pour l’essuyer. « Tu as de la terre », lui dis-je. Jusque là je me dis que cette perception des choses est bien digne d’une femme ; un auteur masculin n’y eût pas mis cette précision vestimentaire.

Mais ce sont surtout les mots prononcés qui se mettent à me gratter dans la tête : « T’as de la terre ! » Des paroles qui en portent toute la fécondité ; que seule une femme prend la peine de dire à l’adresse de la personne qui a de la terre… et ne s’en est « pas non plus » aperçue. Ah bon ! Pegeen se démancha le cou, bras et coudes levés, pour tenter de voir ce qu’elle ne pouvait pas voir puisque c’était dans son dos. « Où ? demanda-t-elle ./ – Là. » J’époussetai la saleté jusqu’à ce que Pegeen rejette la tête en arrière en un mouvement d’agacement étudié et tire sur son manteau qui s’enroula autour d’elle comme une cape. « Si je pouvais ne plus aller dans cet endroit crasseux », dit-elle en se donnant des petites tapes sur la hanche. Et voilà. Nos présentations sont faites. C’est parti pour un bon quart de mille pages. Allons à la dernière. La veille de sa mort, Pegeen s’était penchée vers moi. La pensée de son plan faisait étinceler ses yeux. Elle m’avait dit : Si je le vois, je m’approcherai tout près. Je ferai semblant de tomber, tu comprends ?, et il me rattrapera et dira : Encore vous ? Quelqu’un de gentil. / Elle m’avait dit, pauvre moineau, pauvre idiote. On verra bien ce qui arrivera. Point final. C’est tout vu : chapeau, madame McDermott, qui ne le portez pas de travers.


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