Alain Mabanckou : Lettres noires, des ténèbres à la lumière

Par Pierre Belaval

Cet article a été réalisé à partir de la bande son de la conférence disponible sur le site du Collège de France.

Le 17 Mars 2016 s’est déroulée la leçon inaugurale d’Alain Mabanckou au Collège de France, établissement de prestige fondé en 1530 par François Ier, A. Mabanckou déclarant lui-même dans son intervention le même jour à l’émission de François Busnel, « La grande librairie », qu’il était passé très souvent devant cet établissement sans oser y rentrer.

lecon inaug

Dans sa présentation, Alain Prochiantz, neurobiologiste, administrateur du Collège de France depuis 2015, souligne qu’A. Mabanckou est le premier à rentrer au Collège de France comme romancier avéré et à ce seul titre. D’autres littéraires, philosophes, scientifiques et artistiques l’avaient précédé, comme les écrivains Umberto Eco Paul Valéry, Yves Bonnefoy ou encore Roland Barthes, des ethnologues comme Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss, des philosophes comme Maurice Merleau-Ponty et Michel Foucault, enfin des biologistes comme François Jacob. Antoine Compagnon, historien de la littérature française, professeur au Collège de France qui a appuyé la candidature d’Alain Mabanckou, souligne à son tour que la chaire où a été nommé Mabanckou, intitulée « Chaire annuelle de création artistique », a été occupée par des artistes remarquables comme l’architecte Christian de Porazamparc, le compositeur Pascal Sapin. Il s’agit donc de redonner sa place aux études africaines comme ce fut le cas au XIXème siècle et dans la première partie du XXème siècle. Antoine Compagnon rappelle qu’Alain Mabanckou, né en 1966 à Pointe Noire (Congo Brazzaville), est professeur de littérature francophone d’abord à l’Université du Michigan puis à Los Angeles à la célèbre UCLA. Juriste de formation, après avoir été juriste en entreprise, il s’est tourné vers la littérature, d’abord la poésie dès 1993, puis vers le roman : 9782021125092Bleu blanc rouge, son premier roman en 1998, puis Mémoire de porc-épic (Prix Renaudot 2006), Black bazar, Verre cassé et bien d’autres œuvres jusqu’à son dernier roman, de 2015, Petit piment, avec, dit-il, le talent d’un splendide conteur, témoignant de la nostalgie au pays natal comme de l’attachement à la mère, et traversant les thèmes du déracinement, de l’entre-deux culturel, de l’incertitude identitaire, notamment pour la diaspora africaine, mais avec un dépassement des frontières géographiques, institutionnelles et culturelles, sans tomber dans la victimisation de l’homme noir à cause de la colonisation, de l’esclavage ou au nom du rêve d’une Afrique mythique.

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La chaire occupée par A. Mabanckou au Collège de France s’intitule « De la littérature coloniale à la littérature négro-africaine ». Le titre de cette leçon sera : « Lettres noires : des ténèbres à la lumière ». Son point de départ : l’affiche Banania, diffusée en France dès 1916, créée un an plus tôt, à laquelle sera associé en 1917 220px-Banania_boîte_métalliquele slogan dévastateur : « Yabon, Banania ! », suscitant en 1948 la réaction de Léopold Sedar Senghor : « Je déchirerai les rires Banania de tous les murs de France » (Hosties noires). Le XXème siècle va être marqué par une riposte : le Congrès de la race noire à Paris en 1919 ; 9782226016768mle premier roman « nègre » de René Maran, Batouala (1921), combattant la thèse de la supériorité de la race blanche ; dans les années 30, la revendication de la négritude comme fierté (notamment avec Aimé Césaire et Senghor) ; Le devoir de violence de Yambo Ouologuem, et, à la fin des années 90, les propres romans de Mabanckou ainsi que les œuvres d’autres écrivains et écrivaines d’Afrique.

Qui suis-je ? se demande alors A. Mabanckou, lequel a deux passeports, congolais et français. Il rappelle qu’au moment de la création du Collège de France, il « n’existai[t] pas, étai[t ]un captif » en un temps ou en Sénégambie, un cheval valait de six à huit esclaves noirs. D’où, ajoute-t-il avec humour, son appréhension de pratiquer l’équitation ou de s’approcher d’un équidé par peur de réactualiser la malédiction du fils de Noé, Cham, faisant de lui un sous-homme. Au IIIème siècle, Origène, Père de l’Eglise, insiste sur la noirceur du péché. Même à l’âge des Lumières, chez des écrivains épris de liberté, d’égalité et de fraternité, l’homme noir a gardé son nez épaté, doit sa couleur au soleil, et aurait une meilleure odeur s’il vivait dans le froid. Je (Pierre Belaval) peux comparer ceci avec les descriptions effrayantes du Lapon, image du sous-homme, faite par le grand naturaliste Buffon (1707-1788 , Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 2007, pages 307-308) ou de l’homme africain par le philosophe Hegel (1770-1831) dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire (traduction française, Librairie Vrin, 1967, pages 74-80) où l’Africain, encore non entré dans l’histoire, oscille entre la pétulance et la sauvagerie.

Il s’agira dans les leçons d’Alain Mabanckou, de montrer que la littérature coloniale et la littérature d’Afrique noire sont à la fois indissociables et antagoniques. On pourrait sommairement distinguer quatre périodes :

voyage_interieur_afrique_L251° Du XVIème siècle au début du XIXème siècle, la description d’une Afrique comme terre de légendes, la quête de lieux mythiques (Tombouctou, les sources du Nil, les Empires) avec les travaux des cartographes et explorateurs (au XVIème siècle, la description de l’Afrique par Léon l’Africain ; au XVIIème siècle, la description de l’Afrique par le hollandais Olfer Dapper d’après des récits de voyageurs et d’explorateurs ; au XVIIIème siècle, les écrits de l’explorateur écossais Mungo Park, combattant la vision que les Européens avaient de l’Afrique, avec souvent des descriptions dévalorisantes de l’homme noir).

2° Au XIXème siècle, dernier moment avant le triomphe du discours racialiste. Voyage à Tombouctou de René Caillé, certains romans de Jules Verne (1828-1905), Voyage en ballon (1863) et L’étoile du Sud (1884), littérature française exotique accompagnant les conquêtes coloniales, opposant à l’Africain une civilisation qui a su dompter la vapeur, inventer la boussole et l’électricité. Même dans le célèbre roman de Joseph Conrad (1857-1924), Au cœur des ténèbres (1902), l’Afrique est présentée comme un monde de bestialité et de ténèbres. L’Africain avait souvent, dans ces romans, un rôle caricatural parallèle à celui de la propagande coloniale. Mais à ces récits d’écrivains nés dans les colonies à l’instar de Kipling, préservant une sorte de pré carré colonial, vont s’opposer d’autres récits changeant le regard de l’homme blanc sur l’Afrique.

3°) Un tournant va avoir lieu avec des écrits comme ceux d’André Gide (1869-1951), dans son Voyage au Congo (1927) et son Retour du Tchad (1928). Puis Michel Leiris, L’Afrique fantôme (1934), et les travaux de l’ethnologue Marcel Griaule (1898-1956) sur les masques dogons ; les pages incisives du Voyage au bout de la nuit (1934) de L.-F. Céline ; les récits documentaires de Paul Morand (1888-1976) et du arton291grand reporter Albert Londres (1884-1932), Terre d’ébène (1929) : critique du travail forcé, des abus des compagnies forestières concessionnaires, protégées par les administrations coloniales, des prétendues ténèbres africaines, de l’engouement en Europe lors d’expositions coloniales de « zoos humains ». Ainsi se dessine pour l’Afrique une prise de conscience qui va éclater avec l’avènement de la littérature africaine écrite par des Noirs mettant en question l’idéologie coloniale. Bien sûr, la revendication comme fierté et non plus comme titre d’infamie de la négritude par Césaire et Senghor. Avec l’apport d’Afro-américains fuyant en exil la ségrégation des USA, constituant dans les années 30 les « rives afro-américaines de la Seine ». un-negre-a-parisEn 1959, Bernard Dadié publie Un nègre à Paris, sorte d’exotisme inversé, ou c’est l’Africain qui dissèque la civilisation occidentale, écho des Lettres persanes de Montesquieu. Ou le roman déjà cité, Batouala, de René Maran, auteur d’origine guyanaise, premier Noir à obtenir le prix Goncourt, réponse aux sacrifices des tirailleurs sénégalais dans la Grande Guerre. Et bien sûr, influence artistique de l’art « nègre » par exemple chez Picasso, Les demoiselles d’Avignon (1907). L’époque des années 20 vulgarisant le jazz et les danses noires ; la parution de revues d’étudiants : L’étudiant noir, La revue du monde noir et, en 1947, la maison d’édition Présence Africaine. Ajoutons que les auteurs noirs seront souvent préfacés par des auteurs blancs célèbres : Césaire par André Breton, Senghor et plus tard Franz Fanon par 129Jean- Paul Sartre, Pigments de Damas par Robert Desnos.  Ajoutons que certains textes de Jean-Paul Sartre contre la colonisation seront encore plus violents que de textes écrits par des écrivains africains. Citons pour mémoire « Orphée Noir » (Situations III, Paris, Gallimard, 1949, pages 229-289) et surtout « Les damnés de la terre » (Situations V, Paris, Gallimard, 1964, pages 167-194). (Ci-contre : manuscrit de J.-P. Sartre)

4°) La dernière période voudrait manifester la grandeur d’une Afrique défigurée mais digne. À partir des années 1970, de nombreux écrivains et écrivaines africaines se font connaître ; avec eux, le thème de l’immigration africaine notamment en Europe s’impose, en se dispersant dans le monde, déclare Alain Mabanckou, de nombreux Africains créent d’autres Afriques. « L’heure est venue pour la France de comprendre que cette diaspora noire qui dit le monde dans la langue de Molière est au cœur de l’ouverture de la nation au monde et à sa modernité ». A ceux qui affirment que l’homme africain n’est pas encore entré dans l’histoire ou que la France est un pays de tradition judéo-chrétienne et de race blanche, Mabanckou répond que la grandeur de ce pays est aussi l’œuvre de ces taches noires , que « nous autres Africains n’avons jamais rêvé d’être colonisés et d’être étrangers dans un pays et dans une culture que nous connaissons sur le bout des doigts. Ce sont les autres qui sont venus à nous et nous les avons accueillis à Brazzaville au moment où cette nation était occupée par le Nazis » et il ajoute : « J’appartiens à la génération d’écrivains africains et français qui brisent les barrières, refusent la départementalisation de l’imaginaire, parce qu’ils sont conscients que notre salut réside dans une écriture loin d’une fraternité définie par la couleur de la peau ou la température du pays d’origine ».

mabanckou-siteEn conclusion, Alain Mabanckou déclare que son enseignement s’interrogera sur les lieux d’expression, la réception critique et les orientations actuelles de la littérature africaine. « Cette entreprise est grande car elle nous conduira à fêter les pages de notre passé commun, loin de l’esprit de revanche ou la recherche de la culpabilité d’un camp qu’on opposerait à l’innocence de l’autre, même s’il est délicat de juger avec les yeux d’aujourd’hui ce qui a eu lieu des siècles avant, sans pour autant mettre de côté la séduction de la morale ou du manichéisme ».


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