« La zone d’intérêt »

Par François Lechat

Martin Amis, La Zone d’Intérêt, Calmann-Lévy, 2015

Le dernier roman de Martin Amis a connu un étrange destin, puisque ses deux éditeurs historiques en dehors de l’Angleterre, Gallimard en France et Hanser Verlag en Allemagne, ont refusé de le publier. C’est d’autant plus étrange, de la part de Gallimard, que le parti-pris de La Zone d’Intérêt ressemble à celui des Bienveillantes de Jonathan Littell, à savoir raconter la Shoah du point de vue des Allemands qui l’ont mise en œuvre (auxquels Amis ajoute, ici, le personnage d’un juif forcé de participer aux opérations d’extermination dans le camp dont il est prisonnier). 9782702157275-GLa critique, très divisée, y a vu tantôt une audace salutaire et tantôt un pari raté – un pari devenant, du coup, moralement choquant. Car Amis ne se contente pas de refléter surtout des points de vue allemands. A la différence de Littel, il les incarne dans des personnages de bas étage : un officier SS arriviste et séducteur de femmes, Angelus Thomsen, ainsi que le Commandant du camp, Paul Doll, un bouffon médiocre, lâche et masochiste, dont la femme, Hannah, obsède le précédent. Et voici, manifestement, une des causes du malaise : brisant avec la fascination de Littell pour les chevaliers du Mal, Amis nous les présente à hauteur de ventre et de bas-ventre, pris, comme tout un chacun, par des préoccupations vulgaires (le sexe, la boisson, le pouvoir, l’ambition, la carrière…) qui choquent lorsqu’on les situe à Auschwitz. Mais imagine-t-on un seul instant que les exécutants de la Shoah étaient mus par des motifs sombrement grandioses et menaient une vie hors normes ? Sur ce point, le pari de Martin Amis me semble gagné, et salutaire : c’est une humanité de bas niveau qui a dû régner dans les camps et qu’il appartient au romancier de mettre en scène. On peut évidemment être gêné par le fait que le principal personnage juif soit, sous la contrainte, un exécuteur des basses œuvres, comme si Amis avait voulu suggérer que les juifs avaient été complices de leur extermination. A le lire, pourtant, le doute n’est pas permis : ce juif tourmenté et conscient de ses actes s’est donné le droit de survivre quelque temps en obéissant aux Nazis, comme chacun de nous aurait pu le faire, et cela ne signifie pas qu’Amis juge tout un peuple à partir d’un personnage. Quant à l’accusation, également lancée, selon laquelle Amis réduit l’extermination à des histoires de coucheries, elle ne tient pas un seul instant. Certes, des personnages secondaires copulent – comme on le fait partout et à tout moment sur la terre –, et les deux antihéros d’Amis sont obsédés par la même femme, Hannah. Mais celle-ci, loin d’être un objet sexuel, prend au fil des pages une figure forte et subtile, révélant une capacité de résistance inattendue qui vient, avec d’autres, contrebalancer la noirceur des comportements allemands. Amis ne cède pas à un racisme antigermanique et restitue au contraire, vers la fin du livre, la complexité des attitudes au sein du Reich finissant. Il cède malheureusement, par contre, à une conviction dont il s’est expliqué pour L’Obs, à savoir que « l’allemand est la langue maternelle de l’Holocauste ». De fait, les très nombreuses insertions de termes allemands dans son roman, termes qui sont rarement traduits, rappellent que l’allemand s’aboie plus facilement que le français et qu’il constitue, ainsi, une sorte de décor sonore approprié à l’histoire ici racontée. Mais, outre qu’Amis rend la compréhension de son récit parfois difficile si l’on ne connaît rien à l’allemand, il commet un contresens. Les Nazis ne parlaient pas une langue étrangère ; l’allemand était pour eux, comme le français pour les Français, parfaitement transparent, banal, dénué de violence ou d’étrangeté – alors que tous ces termes allemands jetés dans la prose d’Amis sonnent comme autant d’incarnations d’un peuple monstrueux voire d’une race, comme si le nazisme était inconcevable ailleurs qu’en Allemagne. Sur ce point, je me refuse à le suivre.


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