Coup de coeur pour « Chanson douce »

Par François Lechat

Leïla Slimani, Chanson douce, Gallimard, 2016

product_9782070196678_195x320Des rumeurs de Goncourt ont circulé à la parution de Chanson douce, et effectivement Leïla Slimani mériterait de remporter un prix prestigieux. De prime abord, pourtant, son livre a la modestie des romans intimistes français : tout est centré sur un couple de bourgeois, leurs deux enfants et la nounou. Sauf que l’on apprend, d’emblée, que Louise a tué les petits dont elle avait la garde avant d’essayer de se suicider. Chanson douce est donc la reconstitution, non seulement du parcours qui a conduit la nounou à ce geste atroce, mais du monde qui l’a rendu possible, d’un monde, le nôtre, dans lequel tous les rapports humains sont discrètement viciés, pollués par l’argent, les privilèges, la méfiance, les rapports de classe, le racisme ordinaire, le mépris de ceux qui savent pour ceux qui ne savent pas… Leïla Slimani rend tout cela sensible sans psychologie et sans effets de manche, en dessinant des personnages secondaires formidables de netteté, en installant un mélange de distance et d’empathie qui nous permet de tout comprendre sans que rien ne soit expliqué. On pense à Georges Perec, dans Les Choses, mais un George Perec qui serait parvenu à créer de la tension et une intrigue au fil de ses tranches de vie. Dans Chanson douce, on ne s’ennuie jamais, on sent la catastrophe se dessiner doucement, et c’est poignant.


Pour d’autres avis, pas nécessairement positifs, lire les commentaires ci-dessous.


2 réflexions sur “Coup de coeur pour « Chanson douce »

  1. J’ajouterai au bel article de François Lechat que ce livre a été pour moi aussi un coup de coeur, qu’il a amplement mérité son prix Goncourt et que moi aussi, il m’a fait penser au roman « Les Choses » de Georges Perec, prix Renaudot en 1965. Ce dernier avait marqué son époque, il est aujourd’hui un peu démodé, « Chanson douce » a pris le relais et nous renvoie cruellement dans le miroir une image de la société des années 2010 dont nous n’avons pas à être fiers. Une différence de taille : les héros de Perec, après avoir beaucoup rêvé de posséder des « choses » luxueuses et avoir tout sacrifié à ce fantasme consumériste, finissent par se résigner, rentrer « dans le rang », devenir fonctionnaires et mener une petite vie étriquée dont ils apprennent à se satisfaire. Rien de tel dans « Chanson douce », dont les (anti)héros se jettent dans une fuite en avant éperdue dont on pressent qu’elle ne peut finir que dans le drame, qu’il s’agisse des « patrons » (cadres dynamiques dévorés par leur vie professionnelle au point d’en oublier leur rôle de parents) ou bien sûr de Louise, la nounou meurtrière, paumée parmi les paumés, qui croit un moment gagner sa place au soleil en se faisant « adopter » par la famille dont elle garde les enfants. Plus dure sera la chute…

  2. L’avis d’Agnès Huynh

    Je vais commettre un crime… en disant que je n’ai pas aimé ce roman. Autant être claire dès le départ. J’entends d’ici les commentaires : comment oser remettre en cause un prix Goncourt ? Pour ma part, je voudrais savoir sur quels critères les romans sont sélectionnés pour concourir au Goncourt ? Quelles sont les qualités que les membres de l’Académie Goncourt recherchent dans un roman ?
    Une baby-sitter s’impose dans une famille, devient indispensable et finira par assassiner les deux enfants dont elle a la charge. J’ose le dire, rien de très nouveau. D’abord le sujet a déjà été traité. En effet, cette histoire m’évoque le film : « la main sur le berceau » tellement plus glaçant et horrible avec un suspense quasi insoutenable. Dans ce livre, les parents apparaissent plutôt antipathiques : bobos dévorés par l’ambition professionnelle bien contents de se débarrasser de leurs deux enfants. Le profil psychologique de la baby-sitter, Louise, est plutôt faible et manque de consistance. J’ai du mal à comprendre la mécanique qui conduit cette femme à commettre l’irrémédiable. La peur d’être seule ? Inutile ? L’engrenage qui mène à ce double meurtre m’échappe.
    Reste le style de l’auteur, qui possède une belle écriture simple et fluide. Mais, cela ne fait pas tout. Des phrases incisives qui ne laissent aucune place aux sentiments. A bien chercher, je pourrais y voir le tableau de notre société : les nantis qui ont les moyens de se faire servir et ceux qui les servent et que la vie enferme dans une frustration certaine.
    Si vraiment vous avez envie de lire ce roman parce que lauréat du Goncourt, cela reste un agréable moment de lecture. De là à justifier les éloges dithyrambiques …

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