Rencontre avec René Frégni

Une trentaine d’amateurs de lecture étaient serrés les uns contre les autres au Café littéraire de Lambersart ce jeudi 10 novembre 2016. Pas pour lutter contre le froid, mais pour écouter notre invité. On aurait pu ajouter une ou deux personnes minces, peut-être, mais sans plus. Les retardataires se faisaient immédiatement interpeler par un René Frégni maîtrisant déjà totalement la réunion à 18 heures 10 : « Bonjour ! venez vous asseoir ici ! Mettez vous à l’aise… » C’est que lorsqu’on anime des ateliers d’écriture en prison, on sait animer le Café littéraire de Lambersart.

2016 11 10. René Frégni au Café litt. de Lambersart.Qu’est-ce que c’était chouette ! Vous vous retrouviez tout tourné vers lui, comme tout le monde, et c’était lui qui vous regardait. Heureux que vous vous exprimiez ne serait-ce que par une question, Frégni vous écoutait, vous répondait, partait dans des récits passionnants et amusants qu’il vous faisait en vous regardant dans les yeux et avec cette attention réelle qui légitime votre présence. Il nous a captivés, fait rire, touchés… et donné drôlement envie de lire ses livres – ses autres livres, ceux qu’on n’avait pas eu le temps de lire avant la réunion.

Plongée dans cette Marseille des Quartiers Nord où il est né. Marseille que, de manière générale, on aurait bien tort de réduire à cela, mais qui se réduit aux difficultés sociales et aux violences pour tout une frange de population. Pour Frégni, ce sont les moqueries des enfants de l’école où il est supposé apprendre à lire, écrire et compter qui déclenchent la réaction en chaîne. Il porte des lunettes et on l’appelle « quatre oeils » ; alors il ôte ses lunettes et ne voit plus rien. Impossible de lire, impossible d’être bon élève, de ne pas se retrouver puni dans le couloir. Mais pour échapper à la parano que génère le harcèlement, Frégni devient clown : « Je fais rire les copains pour qu’ils ne rient pas de moi. » Et, à défaut de trouver sa place à l’école, c’est surtout dans la rue qu’il apprend des choses. Des choses qui ont un autre sens que les matières scolaires, mais qui lui seront utiles dans la vie et, plus tard, dans les boulots qu’il fera.

l1030617Sa maman lui rachète des lunettes mais il les jette aussitôt ; alors elle finit pas abandonner. Sauf qu’elle lui lit des livres : « La littérature entre en moi par les oreilles », explique-t-il. Il n’y a que trois livres à la maison, mais ce ne sont pas n’importe lesquels : Les Misérables, Sans famille et Le Comte de Monte-Cristo. Scolarité chaotique mais amour de la mère et bonheur des mots. Et puis, de la même manière qu’il déserte l’école, il déserte l’armée et, à 19 ans, se retrouve dans une prison militaire.  « Dix-neuf ans, c’est l’âge où vous débordez d’énergie, où vous ne pensez qu’à la dépenser – et à faire l’amour ! Alors vous retrouver dans une cellule… » Mais l’aumônier de la prison va aider le jeune Frégni à passer ce cap difficile. Il va lui apporter de la lecture – et les lunettes qu’il lui faut. Ce sera d’abord Colline, de Jean Giono ; plus tard L’Étranger de Camus ; Le condamné à mort de Jean Genêt ; Céline avec Mort à crédit et Voyage au bout de la nuit qui contrastent si fort avec la littérature de salon. Cette littérature « comme on parle dans la rue », Frégni s’y retrouve, il s’y reconnaît. (Quelqu’un dans la salle a d’ailleurs comparé son écriture à celle de Céline.) Il y aura les Russes : Dostoïevsky et les autres. Les Américains : Hemingway bien sûr, Steinbeck… L’Anglais Chase, les Sud-Américains… Le virus est en lui. Il lit, lit et lit encore !

Mais pour vivre, il faut travailler. Un hôpital psychiatrique. Sans le bac, il ne peut prétendre qu’à un emploi d’aide-soignant. Mais il aime ça. Et les infirmières prennent l’habitude de se décharger sur lui des compte-rendus de la journée à transmettre aux infirmières de nuit. Il faut raconter si un malade a frappé quelqu’un, si un autre a tenté de se jeter par la fenêtre… Et il y prend goût, il s’amuse à ces récits plus ou moins dramatiques. Ils deviennent de plus en plus romanesques et les infirmières attendent, avant de partir, de pouvoir les lire ! Frégni se fait une idée sensuelle des infirmières de nuit ; c’est une excellente motivation pour écrire encore ! Des poèmes, d’abord plein de fautes d’orthographe. Mais les soirées sont libres pour dévorer les livres de grammaire, les Lagarde & Michard et autres références qui achèvent de le remettre à niveau – bien que beaucoup plus tard, convié à parler de lui dans un collège dont les élèves avaient étudié ses livres, il sera confronté à un vocabulaire littéraire qu’il ignore. « Comment imaginez-vous vos incipits ? lui demande-t-on. — Heu… Quel incipit avez-vous aimé ? répond-il dans l’espoir que la suite le mette sur la voie. — Tous ! » (Rires)

2016 11 10. René Frégni au Café litt. de Lambersart. Avec Annie-France Belaval.Frégni, c’est une belle histoire – surtout quand c’est lui qui la raconte. Il y a ensuite l’épisode du cabanon. Il n’arrive pas à se débarrasser d’un exéma tenace. On lui a fait tous les tests d’allergie et on ne trouve pas l’origine du mal. « J’étais allergique à ma vie, explique-t-il. Je voulais écrire ! » Il démissionne de l’hôpital ; il va vivre dans un petit cabanon qu’on lui prête, quelque part en Provence. Il n’y a rien, dans cet endroit, et il vit de rien. Mais il écrit. Un cardiologue de l’hôpital pense qu’il faut tout de même qu’il sorte de temps en temps ; il l’invite chez lui les dimanches, avec quelques autres amis. Le temps passe. Frégni a terminé son premier roman. Il l’envoie à des éditeurs, convaincu que ça va marcher. Mais les refus se succèdent : « Votre roman ne correspond pas à notre ligne éditoriale », « … à ce que nous cherchons pour le moment », etc. Financièrement, c’est dur. Frégni travaille de temps en temps pour un paysan, mais il mange beaucoup plus de pâtes et de patates que de viande ou de poisson. Qu’importe : il est libre et libre d’écrire. Et puis un jour, le coup de fil : « Bonjour, je suis le directeur de [telle maison d’édition]. Nous avons lu Les chemins noirs et nous sommes très emballés. Nous aimerions vous rencontrer. — J’arrive ! répond Frégni. » Et il entend aussitôt un grand éclat de rire : c’était le cardiologue qui lui faisait une mauvaise blague. Deux mois de bouderie légitime.

« product_9782207235157_98x0J’avais eu le temps d’écrire quatre romans – c’est dire que les refus ne pouvaient pas me décourager, j’avais ça en moi, je devais écrire » – quand arrive un nouveau coup de fil. « J’ai passé ma nuit avec votre livre, lui dit son interlocuteur des éditions Denoël. Nous sommes prêts à vous faire un contrat. — Espèce d’enfoiré ! lui répond Frégni. Va te faire voir ! » Et bien sûr il raccroche. Le téléphone re-sonne : « Est-ce que je pourrais parler à René Frégni ? — Mais c’est moi ! » Encore incrédule, il demande une lettre, avec un tampon et tout : alors peut-être qu’il y croira. La voix au téléphone : « Il faut qu’on vienne vous chercher ? » (Rires)

Tous ses livres sont autobiographiques, plus ou moins romancés et plus ou moins centrés sur lui-même. Le travail qu’il a accepté de faire, et qui le passionne, celui d’animer des ateliers littéraires en prison, lui offre une matière romanesque bien suffisante : « Je n’ai pas d’imagination, et je n’ai pas besoin d’en avoir ! » On peut l’interroger : « Et dans [tel] livre, [tel] personnage… ? » Et toujours la réponse commence par : « [Untel], c’est… »

product_9782070448289_98x0Le Tony de La fiancée des corbeaux, c’est cet homme que Frégni a rencontré en prison, qui avait fréquenté des grands voyous comme Francis le Belge, participé à la deuxième French Connection. « Tu peux écrire mon histoire » lui avait-il dit après lui avoir raconté sa vie d’aventures. Tony, Frégni lui a passé le virus : une fois libéré, il s’installe à Nice et se met à écrire. Longtemps, le matin, à 10 heures, il appelle son ancien maître pour lui lire ce qu’il a écrit. Conseils, corrections… C’est que Tony n’a plus l’âge de braquer des banques : il veut devenir écrivain. Frégni lui offre un Montblanc. Tony ne s’en servira jamais car il tape directement ses textes au clavier, mais il a saisi l’attention et renvoie l’ascenseur : « Il s’amène avec un P38 ! « (Rires) « Pas pour tuer quelqu’un mais pour que tes polars soient plus réalistes. Il faut avoir tenu un pistolet dans sa main pour savoir de quoi on parle ! »

product_9782070459698_98x0Le boxeur de Sous la ville rouge, lui non plus, n’est pas né de l’imagination de Frégni. Est-ce que l’écriture est violence ? demande quelqu’un. « La boxe est un grand ballet ! C’est gracieux et c’est puissant à la fois. J’écris comme quelqu’un qui boxe (…) souplesse de la phrase puis (geste) percuter ! (…) Il faut savoir faire claquer les mots… Écrire c’est une danse et un combat avec le livre et le lecteur. »

À un autre moment : « J’écris avec la voix de ma mère dans ma tête », explique aussi Frégni. Sa mère qui lui a « apporté les mots » en lui lisant les trois livres. « L’écriture fait remonter beaucoup de choses. Souffrances, beautés… enfouies dans des galeries profondes. » (Il désigne le haut de son ventre) « On ramène à la surface des cailloux mais aussi des pépites, des joyaux (…) La littérature, ce ne sont que des émotions que l’on remonte des profondeurs, que l’on sculpte pour faire des phrases. »

Truands, voleurs, assassins et autres élèves : Frégni paraît sans jugement, intéressé par cette part d’humain que chacun a toujours en soi. Il appelle les détenus « mes complices d’émotion ». C’est qu’à ces ateliers, « on raconte sa vie, on rit, on se fait des confidences… Des amitiés se nouent, par-delà le Bien et le Mal (…) J’essaie de faire ressortir le meilleur d’eux-mêmes, dit-t-il encore. On n’est pas mauvais en tout. Ils ont une partie aussi humaine que nous. » Mais il faut un certain tempérament, product_9782207260050_98x0pour aller travailler en prison, ne serait-ce que parce qu’il y a 17 grilles à franchir pour atteindre la salle où il travaille, chaque fois refermées derrière lui à double tour. En vingt ans, il n’a été agressé qu’une fois, et les habitués de l’atelier littéraire l’on protégé. L’affaire la plus dure s’est passée dehors, c’est celle qu’il raconte dans Tu tomberas avec la nuit. Mais mieux vaut vous laisser la découvrir en lisant le roman…

Interpelé sur son rapport aux femmes, Frégni dit son besoin de les regarder, d’apprécier leur beauté : « Je suis anxieux ? Il me suffit de regarder un beau visage de femme. J’adore – je suis beaucoup dans les collines, les grands paysages ; mais la beauté des femmes, c’est encore mieux ! » Plus tard, en souriant : « J’ai deux passions : les seins ! » (Rires) Et il raconte qu’un jour il reçoit une lettre : je suis facteur, j’ai lu tous vos livres, je crois que nous partageons la même passion pour les seins des femmes, alors je vous envoie une photo des seins de ma femme pour que vous en fassiez un livre. (Rires) La photo passe d’abord quelques temps dans un tiroir, puis Frégni la pose sur la table, contre un compotier. Son amie entre, voit cela et s’interroge : « Tu manges en regardant des seins ? — C’est la femme du facteur ! »


Vous trouverez ICI le catalogue de ses publications chez Denoël et ICI le catalogue Gallimard avec les éditions en Folio. Voici les titres (du plus récent au plus ancien) ↓

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« Écrire, c’est aimer sans la peur d’être abandonné » (René Frégni)

À lire également :

  • le coup de coeur de Brigitte Niquet pour Tendresse des loups ;
  • le coup de coeur d’Annie-France Belval pour Je me souviens de tous vos rêves.

Cathcaf


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2 réflexions sur “Rencontre avec René Frégni

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