La tristesse du cerf-volant

Il s’agit d’une saga familiale qui s’étend sur 3 générations et, disons-le tout de suite, la lecture n’en est pas facilitée par une construction temporelle éclatée. Le 1er chapitre est daté de 1974, le 3e nous reporte en 1927 puis on se balade un peu dans toutes les époques intermédiaires, la petite histoire s’emmêlant à la grande (deux guerres mondiales vont passer par là) sans aucun ordre chronologique. Ce procédé peut paraître très rebutant quand il est gratuit, comme chez certains romanciers contemporains qui en usent et en abusent. Mais rien de tel ici : la saga Mathyssen ne peut se construire que par fragments, dans une espèce de délire poétique qui seul peut rendre compte de ces destins extraordinaires.

Tout se passe dans le Nord (sauf quelques passages à Paris), à Lille plus précisément et surtout dans le bassin minier. Tout commence dans les années 1900 quand les parents Corbin (rebaptisés Corbeau par leurs enfants) achètent une demeure à demi en ruines, vestige d’un château disparu, où la mère pourra donner libre cours à sa passion de la généalogie (elle caresse l’espoir de se découvrir l’héritière d’une « particule »). Lui est notaire et n’est intéressé que par la Bourse et tous les moyens possibles de faire fortune. Curieux couple, rabougri et ratatiné, qui va donner naissance à deux enfants « solaires » : Christophe et Clara. Ils ne sont pas jumeaux mais sont plus soudés que des siamois, jusqu’à devenir une seule entité : Chris-et-Clara. Ils sont aussi beaux que leurs parents sont laids, « beaux comme des enfants trouvés », très intelligents, et « il aurait été naturel pour les Corbin de les détester. Ils l’auraient peut-être fait s’ils s’étaient aperçus de leur existence ». Mais ils ne s’en aperçoivent pas vraiment. Très vite, leur mère les abandonne aux soins d’une servante et les exile dans la « tour » qui flanque le bâtiment, tour qui n’est pas chauffée et dont l’humidité suinte des murs. Qu’à cela ne tienne, Christophe, qui manifeste des talents artistiques précoces, peint sur les murs du grenier qui leur sert de chambre un grand feu pour réchauffer sa sœur.

Plus tard, il peindra sur le mur de l’escalier de la tour une immense fresque en spirale, où de petits personnages essaient tous en vain d’attraper la ficelle d’un cerf-volant qui peut-être n’existe pas…

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L’amour qui lie le frère et la sœur ne se démentira jamais, amour incestueux sans doute mais surtout possessif : Clara ne supportera jamais que Christophe lui échappe. Cependant, elle épousera Juste Mathyssen, contremaître puis directeur de l’usine textile voisine, pour laquelle Christophe dessinera des tissus : le voilà prisonnier consentant et heureux de la tour et de sa sœur.

Mais passera par là un amateur d’art qui, ébloui par le talent de Christophe et, par ailleurs, tombé instantanément amoureux de lui, veut l’emmener à Paris et être son mécène et c’est là que le malheur se met en marche. Pendant que Christophe hésite entre deux destins et deux fidélités (il ne choisira jamais vraiment), Clara met au monde une fille, Marianne, pour laquelle elle éprouve des sentiments mitigés, puis un enfant mort-né qu’elle oublie aussitôt et auquel elle ne donne même pas de prénom, Juste ayant refusé de l’appeler Christophe.

Marianne à son tour deviendra mère de deux filles, Stéphanie et Nadine, et leurs histoires seront très compliquées, Marianne idolâtrant Stéphanie que cet amour encombrant dérange et n’éprouvant aucune attirance pour Nadine, laquelle adore sa mère et essaye en vain de lui plaire…

Entre-temps, la grande histoire aura rattrapé la petite puisque Christophe est entré dans la Résistance et que son mécène, qu’il a rebaptisé Gethsémani à cause de son air de cocker triste, est Juif. C’est lui qui raconte la fin de l’histoire et bien sûr, comme l’annonce le titre, celle-ci est triste.

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J’ai beaucoup aimé ce roman, déjà lu à sa parution en 1988, relu quelques années plus tard et encore une fois pour préparer ce Café, toujours avec le même plaisir. Il est d’une richesse et d’une poésie extraordinaires et on se laisse vite entraîner à la suite de ces personnages qui ont tous un grain de folie et ne connaissent pas la demi-mesure. Françoise Mallet-Jorris y est au sommet de son art. Certains critiques ont dit qu’elle avait su atteindre au mythe, ce qui n’est pas un mince compliment…

 

♦  Brigitte  ♦


 

 

 

La tristesse du cerf-volant, Françoise Mallet-Joris 
Editions J’ai lu
400 pages
8,70€

Une réflexion sur “La tristesse du cerf-volant

  1. Merci pour cette chronique qui me donne envie de me précipiter sur ce bouquin qui jouxte dans ma pile Allegra que je viens de relire avec plaisir et une certaine émotion. Il y a là aussi une saga familiale mais la construction est plutôt chronologique.

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