Mémoires d’outre-mère 

« Pourquoi, pour qui me suis-je mis, depuis quelques semaines, à écrire, à temps perdu, sur mes blessures d’antan ? […] À la volée, j’aurais tendance à répondre : pour moi. Pour les autres. […] Pour ceux, parmi les adultes – j’en connais tant –, qui ne parviennent pas à résorber les lésions du lointain. »


Blessures, lésions, difficulté à se construire adulte quand on a connu une enfance traumatisante, Guy Bedos n’est évidemment ni le premier ni le seul à en faire le sujet d’un livre-exutoire. Mais, champion incontesté des jeux avec le langage, il persiste et signe en intitulant ce livre « Mémoires d’outre-mère », ce double-sens phonétique lui permettant à la fois de régler ses comptes avec sa mère et d’évoquer son enfance « outre-mer » :

« Le climat, la lumière, les senteurs dans lesquelles je flottais, le ciel et la mer […] Une enfance algérienne. Au début, ce n’était pas grave pour moi d’être né là. J’étais né. Point. Et ça suffisait largement à ma peine.»

Est-ce donc une peine de vivre ? Oui, quand la mère est une figure d’anthologie, du genre Folcoche mâtinée de Cruella et de Mère Fouettarde, bourreau de son mari aussi bien que de son fils :

« Je n’ai pas rêvé. J’ai bien vu ma mère frapper mon père avec un marteau. Je dois avoir entre deux et trois ans. Mon père est infirme. […] Ma mère a frappé mon père sur sa main atrophiée qu’il dissimule sous un gant de cuir noir. […] Je vois mon père, après le coup de marteau, sautillant en agitant son bras comme un enfant. C’est comique et terrible. Ça me fait pleurer. »

Peu de temps après, la mégère quitte son époux (non sans lui interdire de revoir son fils) pour se mettre en ménage avec une espèce de soudard qui la bat (juste retour des choses) et ne veut pas s’encombrer de l’enfant, mis en pension à la campagne. « C’est le passage de mon enfance que j’ai préféré », dit l’auteur.

« Cette femme, » ajoute-t-il quelques pages plus loin, « indiscutablement, a contribué à gâcher mon enfance, un grand pan de mon adolescence et même une parcelle plus secrète de ma vie d’adulte. »

livre

Plus tard, le couple infernal quittera L’Algérie en embarquant avec lui le jeune Guy et les voilà qui débarquent en France à l’automne 1950. L’intégration sera difficile, l’adolescent se meurt d’ennui et sombre dans une forte dépression dont il ne sortira qu’en faisant du théâtre, « sur ordonnance médicale ». Commence alors la saga Guy Bedos, que nous connaissons tous peu ou prou, traversé par les grandes figures de Jean-Loup Dabadie, Yves Robert, Sophie Daumier (dont il n’en finit pas de porter le deuil) et bien d’autres, jusqu’à François Mitterrand dont il fut l’ami presque intime, ainsi que de Michel Rocard. Tout cela est bien connu et presque un peu trop « people » pour que la deuxième partie du livre nous intéresse autant que la première. Mais l’ombre de la mère reste omni présente : quand Bedos se sépare de sa femme Sophie, elle l’agresse en lui demandant :

« Tu peux encore te regarder dans une glace ?
– Non, Maman, lui répond-il, j’aurais trop peur d’apercevoir ton reflet derrière moi. »

Il dit aussi qu’il a exercé vis-à-vis d’elle son « droit de réponse » en en faisant, via Dabadie et d’autres, un personnage de comédie burlesque, qui traverse ses sketches et ses films, incarné dans ceux-ci par Marthe Villalonga. Heureux les artistes qui peuvent se délivrer de leur fardeau par l’écriture, le cinéma ou le théâtre – voire les trois.

 

♦    Brigitte    ♦


Mémoire d’outre-mère, Guy Bedos
Editions Stock
198 pages
16,75€ 

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